blason de Brezal

Les veillées de Brezal

accueil
Les autres chapitres sur le château et le domaine
  1. Quelques poésies de Jacques Savary
  2. La production de l'abbé de Boisbilly
    avec quelques perles de l'abbé de Pentrez.
  3. Sources des informations

Nous avons vu, au cours des siècles passés, que les châtelains de Brezal accueillaient volontiers de nombreux hôtes dans leur château. Et notamment à la fin du 18è siècle, avec les réunions qui réunissaient la fine fleur de la noblesse bretonne et qu'on a appelé les "veillées de Brezal".

Ces veillées furent l'occasion de créer des poèmes courtois qui ont été, au moins en partie, transmis jusqu'à nous et dont les auteurs sont le Docteur Savary, et les abbés de Boisbilly et de Pentrez (cf le chapitre "Les résidents au château à travers les siècles". Voici leurs oeuvres avec quelques commentaires explicatifs.

Le château de Brezal au temps des veillées et deux pages du manuscrit de l'abbé de Boisbilly.

1 - Quelques poésies de Jacques Savary

Commençons par le docteur Savary car ses poésies sont les plus anciennes parmi celles qui nous sont parvenues. Jacques Savary, médecin à Brest, (voir ICI sa courte biographie) se fit estimer dans son art et dans les lettres, sans parler d'une foule d'autres qualités qui le rendirent l'un des hommes les plus aimables de son temps. Il fut tout à la fois médecin et poète du château de Brézal. Il écrivait à cet égard à l'abbé de Pentrez :

Ma médecine en ce château
N'a rien que votre goût condamne
Un quatrain pour toute tisanne
Et pour apozême un rondeau.
Il m'a fallu changer d'escrime ;
De médecin, dans un moment,
Me voilà, je ne sais comment,
Devenu grand maître de rime.
Sans doute dans votre moisson
C'est mettre une faux étrangère !
Mais poussant le grand Appollon,
De tout guérisseur le Platon,
Des rimeurs fut aussi le père.




Voici un autre exemple qui montre comment les hôtes du château de Brezal, ici le convalescent, savaient se présenter sous leur meilleur aspect, devant leurs congénères. Pourquoi offrir une chandelle à un docteur ?

Sans doute, pour qu'il puisse s'éclairer, la nuit, dans ce sombre château. Mais probablement aussi pour donner plus d'éclat à son remerciement en surprenant par cet objet les autres personnes de l'auguste assemblée.

Du théatre ou de l'humour ?
Peut-être lui devait-il vraiment "une fière chandelle".

 Quatrain d'un convalescent de Brézal
à ce docteur en lui envoyant une bougie :

Ma poitrine l'échappe belle,
Vous avez su la soulager.
Au Saint qui sauve du danger
On doit au moins une chandelle.

Réponse de Savary
à ce convalescent :


Le péril passé, maintes fois,
Au pauvre saint on fait gambade ;
Mais vous, mon aimable malade,
Vous êtes un peu trop courtois.
Pour vous tirer bientôt d'affaire,
Je vous donnai quelques avis ;
Un pareil service, entre amis,
Ne méritait point de salaire ;
Mais en donnant vous savez plaire,
Et vos dons sont d'un moindre prix
Que la manière de les faire.
Je suis charmé, malgré vos frais,
Qu'un ami tel que vous m'éclaire.
Dieu ! qu'à mes malades jamais
Il n'en coûte autre luminaire !

2 - La production de l'abbé de Boisbilly

Ces poèmes apportent des précisions sur quelques repésentants de la noblesse d'alors et sur les hôtes de Brezal en particulier. Attention : toutes les poésies qui suivent n'ont pas été composées à l'occasion des veillées de Brezal.
Les vers de l'abbé de Pentrez étant des réponses à ceux de l'abbé de Boisbilly, je les ai insérés ici à endroit le plus propice. Ils apparaissent en couleur bleue pour une meilleure identification. On trouve tous ces poèmes dans un recueil manuscrit de 106 pages, conservé aux archives départementales, j'y ai rajouté de nombreux commentaires :

Recueil de vers, chansons et autres poësies de société composées par
Mr Provost de La Bouëxière et de Boisbilly et autres parents et amis de leur famille

1 - Le coq de Quimerc'h
2 - Vers pour Mme de Tinténiac
3 - Impromptu sur Mme de Kersulguen
4 - Portrait
5 - Enigme à Mlle Agathe de Trécesson
6 - Romance d'un jeune religieux - 1765
7 - Mots à remplir - 1769
8 - Lettre à M. le marquis de K/ouartz - 1772
9 - Enigme à Mlle Agathe de K/ampuil - 1773
10 - Loterie tirée au château de Brezal - 1773
11 - Origine de l'étang de Brezal - 1773
12 - Lettre des habitans de Brezal à Mme de Coatanscours - 1773
13 - Lettre à Mme la vicomtesse de Rays - 1774
14 - Mots à remplir - 1776
15 - Lettre de Jenny - 1776
16 - Le petit présent, épître à ma tante - 1776
17 - Impromptu - 1776
18 - Lettre à Mlle de Coataven - 1773
19 - A Quimper, le 12 juin 1774
20 - A Madame Pauline de Cornulier
21 - Chanson adressée à Mme de Girac - 1771
22 - Lettre de Laverdy au Duc d'Aiguillon - 1764
       (ce pastiche mena l'abbé de Boisbilly à
       la prison de la Bastille)

/!\ Cliquer sur le n° pour accéder
directement au poème

Ajout des poèmes n° 18 à 21 avec les explications, le 18/11/2018.

 1 
Le coq de Quimerc'h 1
Virgile, du pieux Enée
Célébra les travaux divers ;
Du beau perroquet de Nevers
Gresset a dépeint la destinée.
  Je chante un coq, inspirez-moi,
Vous dont la volière immortelle (A)   
Reçut sa lumière et sa loi ;
Vous des fauvettes la plus belle (B)
Si le coq vous plaît aujourd'hui, 2
Le pigeon va battre de l'aile, (C)
Et devenir plus fier que lui.

  De ses titres dépositaire,
Muse, vous savez que ce coq
N'étoit point un coq ordinaire
Tels qu'on en voit pendus au crocq
D'un collège ou d'un séminaire.
De l'Ecosse ou bien d'Albion
Il se disoit originaire
Et je crois qu'il avait raison.
N'importe, il vivait plein d'honneur
Et d'une façon très brillante,
Dans un château, dont le seigneur
Fit, à la bataille des Trente,
Plus d'un prodige de valeur 3.
Aussi de son très digne maître
Etait-il digne serviteur ;
Tous les jours il faisait paraître
Des sentiments remplis d'ardeur.
Que de fois, jaloux de sa gloire,
A-t-on vu les coqs d'alentour
S'assembler au son du tambour
Pour lui disputer la victoire !
D'un pied ferme il les attendoit
D'un oeil fixe il les regardoit ;
D'un ergot il les tortilloit ...
Mais son plaisir surtout était
De décoller toutes les crêtes,
Et puis mon grivois fut venu
Les rapporter à ses poulettes,
Dont il était fort bien reçu.
Si l'on en croit certaines gazettes
Qu'on peut consulter sur ce point
Ce sont des affaires secrètes
Ma muse n'en parlera point.
   Mais doit-on passer sous silence
De mon héros le plus beau trait
C'est que jamais personne en France    
Ne sut mieux l'heure qu'il était.
Du temps qui s'éloigne sans cesse
Sa voix marquoit le cours fatal.
Il surpassait pour la justesse
Le cadran du Palais-Royal.
   Mais les talens et le courage,
Rien ne nous garde du trépas.
Le jour même du mardi gras
Qu'il paturoit sur le rivage,
Par malheur le pied lui glissa,
Un brochet vint et le croqua :
D'un seul moment ce fut l'ouvrage.
Les poules qui suivoient ses pas
Font retentir le voisinage
De leurs cris et de leurs hélas.
" Il avait un si doux langage !
" Tant de vertus et tant d'appas ! ...
" Ah ! ma soeur, vous ne parlez pas
" De la beauté de son plumage.
" O ciel ! à la fleur de son âge
" Etre croqué par un brochet !
" Ma pauvre soeur, c'est grand dommage !
" Pour moi, j'en mourrai de regret."
Ainsi les poules déplorèrent
Le destin du coq, leurs amours,
Et de concert toutes jurèrent
De ne pas pondre de trois jours.
Jupiter, touché de leurs larmes,
Fit reparoître le défunt
" Calmez, leur dit-il, vos alarmes,
" Vous aurez trois coqs au lieu d'un."
Ces mots finis, à tire d'aile
Mon héros part, se niche aux cieux,
Et c'est cette étoile nouvelle 4
Qui fait à tant de curieux
Aujourd'hui tourner la cervelle.

(A) Allusion à une société dont chaque
      personne avait pris un nom d'oiseau
(B) Mme de Tinténiac
(C) L'auteur M. de La Bouëxière, dit abbé de Boisbilly
 

L'ancien château fortifié de Quimerc'h, sis à Bannalec (Finistère).
Dessin de Fréminville postérieur à sa démolition en 1828 et avant 1835.
1 Quimerc'h dans la commune de Bannalec (et non pas l'ancienne commune de Quimerc'h près de la presqu'île de Crozon). Le grand-père du marquis Hyacinthe de Tinteniac de Brezal, François-Hyacinthe de Tinteniac, seigneur de Quimerc'h, était né en 1701 au château de Quimerc'h à Bannalec. Les "Tinténiac" étaient seigneurs de Quimerc'h depuis des générations.

2 Qui était ce coq ? La fauvette étant la future (voir notes B et 4) Mme de Tinténiac, le coq ne peut être que le marquis de Tinténiac, Hyacinthe Joseph. Le coq et le maître du coq qui fut mangé par un brochet.
   Mme de Tinteniac était Marie Yvonne Guillemette Xaverine de KERSAUSON, fille de Jean Jacques Claude de KERSAUSON et de Marie Renée de SAISY de KERAMPUIL. Elle épousa Hyacinthe Joseph de Tinteniac le 23 mars 1775. Son surnom public était "Sansonne", alors que le surnom de sa soeur était "Pouponne". Ici, le surnom privé de "Fauvette" était limité à un cercle très restreint.

3 L'ancêtre du marquis Hyacinthe de Tinténiac de Brezal, Alain de Tinteniac, se battit au combat des Trente en 1351. Son frère Jean était à ses côtés. Le combat des Trente est un épisode de la guerre de Succession de Bretagne qui se déroula sur le territoire actuel de la commune de Guillac (Morbihan), entre Josselin et Ploërmel, près du "chêne de la lande de Mi-Voie". À la suite d'un défi lancé par Jean IV de Beaumanoir, un combat est organisé entre trente partisans de Charles de Blois et trente partisans de Jean de Montfort.

4 A cette époque une comète défrayait la chronique. Elle fut observée dans le ciel du 13 octobre 1773 jusqu'au 14 avril 1774. Elle avait été annoncée par l'astronome Jérôme Lalande en avril 1773. Aussitôt la panique s'empare du pays : Lalande aurait dit qu'une comète s'apprêtait à détruire notre planète ! Voltaire livre une Lettre sur la prétendue comète dans laquelle il raille les oiseaux de mauvais augure. Cette comète est très certainement la nouvelle étoile, associée au coq de Quimerc'h.
   Le poème aurait donc été écrit en 1773 ou 1774. Ce qui semble confirmé par le fait qu'il laisse supposer que la future Mme de Tinténiac n'était pas encore mariée : "Si le coq vous plaît aujourd'hui...". On doit alors seulement parler de mariage.
   L'insertion de ce poême en tête du recueil montre que l'ordre des poésies n'est pas complètement chronologique. En effet, la première qui comporte une date, celle d'août 1765, est la 7ème du lot.

 2 
Vers du même 1 à Mme de Tinténiac en lui
envoïant une hyacinthe élevée sur la cheminée
  
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Allez première fleur de mon petit jardin
Allez porter mes voeux à l'aimable fauvette
Vous lui direz : je vous souhaite
Le bonheur le plus pur, le plus heureux destin
Sur le plus doux accueil ma vanité se fonde
Ce n'est pas que je viens de la part du pigeon 1
Mais je suis hyacinthe et je porte le nom
De l'objet que la fauvette aime le plus au monde.
  Vers à la même en lui envoyant une
autre hyacinthe

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
D'une fleur qui vous plût je suis la soeur cadette
Je naissois humblement dans le sein du repos
L'exemple de ma soeur me rend vaine et coquette
Heureuses sont les fleurs qui s'ouvrent à propos
    Jamais je n'eusse osé paroître
    Sous le règne de l'acquilon
    Mais le désir de vous connoître
    M'engage à braver la saison.
De quelques soeurs encore je dois être suivie
La main de qui je tiens mon être et mon bonheur
    Voudroit marquer par une fleur
    Tous les moments de votre vie.

1 Le même que l'auteur du poème précédent et le pigeon, c'est toujours l'abbé de Boisbilly.

 3 
In-promptu, couplets à Mme et Mlle de Tinteniac, chantés au chateau de L... en leur annonçant que c'était
sur le récit d'un fou échappé de sa loge que s'était répandu le faux bruit de la mort de Mme de Kersulguen, 1
qui n'avait pas même été malade.
    Sur l'air : enfant de quinze ans.
Vous pouvez tous vous réjouir
Je viens terminer vos alarmes
Et ce n'est plus que de plaisir
Que nous pouvons verser nos larmes
La peste soit des romanciers
Qui nous avaient tous effraïés
Elle vit la maman
Vivent vivent tous ses enfants

Tout Quimper était en rumeur
Les nobles, le peuple et l'église
On s'abordait avec frayeur
On se parlait avec surprise,
Mais j'ai tout changé dans l'instant
En disant à tous en passant
Elle vit la maman
Je vais l'apprendre à ses enfants.
Oui sans doute il est bien flatteur
Dans un accident domestique
De voir ainsi notre malheur
Faire calamité publique
Car il est si doux d'être aimé
Surtout quand on l'a mérité
Or telle est la maman
Et tels sont ses enfants;

Je ne la connais point, hélas.
Mais j'en juge par son ouvrage
Ainsi de vous on jugera
Sur cet aimable témoignage
Et vous nous fournirez un jour
Quelques témoins à votre tour
Lorsque votre maman
Verra ses petits enfants.
Ici nous vous en chargeons tous
Souvenez-vous en bien la belle
Puisse Maman choisir pour vous
Comme on avait choisi pour elle
Et puissai-je être assez heureux
Pour consacrer d'aussi beaux noeuds
Et voir votre maman
Caresser ses petits enfants

A vous célébrer tous aussi
Ma Muse aurait plaisir extrême
Mais quand on chante nos amis
N'est-ce pas nous chanter nous-mêmes
Or tous les hôtes de céans
Et le seigneur très nommément
Chérissent la maman
Et tous ses petits enfants.

1 On doit être dans la famille Kersulguen de Pluguffan (château de La Boissière), la mère du marquis de Tinténiac était une Kersulguen.

Marc Antoine de KERSULGUEN, né le 6 janvier 1670, Le Faou, décédé le 8 mai 1738, Pluguffan (à 68 ans).
Marié le 1er février 1701, Pluguffan, avec Ursule DU BOIS, décédée le 8 décembre 1701, Pluguffan.
Marié le 19/2/1730, Le Faou, avec Anne Gabrielle de QUELEN, née vers 1703, Hanvec, décédée le 31/12/1790, Château de la Boissière, Pluguffan (à 87 ans), dont

Ces Kersulguen étaient une branche de la famille des Kersulguen de Pencran,
descendant de Herve de Kersulguen et de Marguerite de Kerliver.

 4 
Portrait tiré du plus joli des recueils 
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~         

Tout à la fois elle est belle et jolie
Elle parle raison du ton de la folie
Quand on soupire elle sourit
L'amitié la précède et l'amour suit ses traces
Sa figure est pleine d'esprit
Et son esprit plein de grâce.
  Vers sur les mêmes rimes à l'occasion de ce portrait qu'on
lisait à Mme de La Laudelle pendant sa convalescence

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Et que m'importe à moi qu'on soit belle ou jolie
A moi qui par raison ai fait une folie
Je ne puis que gémir lorsque tout me sourit
Et l'austère devoir qui partout suit mes traces
A peine me permet les plaisirs de l'esprit
Quand mon coeur attendri veille au chevet des grâces

Par Monsieur L. D. B. B.   

 5 
Enigme à Mlle Agathe de Trécesson 1
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ 
Dans tous les lieux, à tous les âges
Tous les mortels veulent me posséder
Les jeunes et les vieux, les fous et les sages
S'occupent tous à me chercher.

Un enfant dans une poupée
Dans un hochet, dans un bonbon
Dans un joujou, dans un poupon
Voit mon existence assurée.
  Dans l'hymen et dans les amours
Lorsqu'on est sorti de l'enfance
On croit avec plus d'apparence
Devoir me trouver pour toujours.

Dans les pompeux honneurs ou l'épaisse opulence
D'autres vont me chercher, mais ils sont dans l'erreur
Et je n'ai vraiment d'existence
Que quand j'existe pour le coeur.

Agathe le sçait bien, digne de me connoître
Et digne de me posséder
Pourquoi semble-t-elle ignorer
Qu'un seul de ses regards pourrait me donner l'être.

L. D. B. B.   (Le Bonheur)   

1 Agathe de Trécesson, voir les résidents au château de Brezal.
 

 6  Août 1765
Romance d'un jeune religieux
Sur l'air : Vous amants que j'intéresse
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Vous dont la flamme immortelle
Dans une ardeur mutuelle
Chaque jour se renouvelle,
Ecoutez un malheureux !
Auquel une loi cruelle
Interdit les mêmes feux.
Interdit les mêmes feux.

J'ai choisi pour appanage
La douleur et l'esclavage
Quand sans en savoir l'usage
J'immolai sur les autels
Le plus beau partage
Que le ciel fit aux mortels.

Mon coeur par qui je m'exprime
Mon coeur fut cette victime
Et du feu qui vous anime
Jamais il ne doit jouir
Peut-être encore est-ce un crime
Pour moi d'oser en gémir ?
Pour moi d'oser en gémir ?

Sous le poids de tant de peine
Et d'une éternelle chaîne
Contre la faiblesse humaine
Est-ce assez de la raison ? Non ! Non !
  Pardonnez si je murmure
Cieux ! Contre une loi trop dure
Mais des peines que j'endure
Mon coeur veut se soulager.
Les dieux ont fait la nature !
L'homme a-t-il pu la changer ?
L'homme a-t-il pu la changer ?

De tous les voeux de la terre
Le voeux le plus téméraire
Jamais a-t-il pu vous plaire ?
L'avez-vous reçu grands Dieux
Près de ma bergère
Mon coeur eut fait deux heureux.

O toi qu'en secret j'adore
Toi qui pour toujours ignore
Les feux dont mon coeur encore
Brûle malgré lui pour toi,
Puissent ces Dieux que j'implore
Te rendre heureuse sans moi !
Te rendre heureuse sans moi !

Mais un serment de l'enfance
Prononcé dans l'ignorance
Peut-il m'être une défense
De soupirer à ton nom ? Non ! Non !
Pardonnez si je mumure ... etc

L. D. la Bouëxière   

 7  Janvier 1769

Mots à remplir     

Muphti, tempête, trébuchet, etron, hymen, calcul, fleurs, états, mazulipathan, philosophe, bal, rosée.

Ces douze mots avaient été remplis pour un compliment pour chacune des personnes de la société de K....
Madame de L... avait été seule oubliée ; pour réparer cette omission, elle voulut que tous les mots fussent remplis une seconde fois pour elle seule dès le lendemain.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Douze mots emploiés et pas un seul pour vous ?
J'en conviens c'est un grand outrage,
Et pour le réparer il faut qu'ils servent tous
Belle flore à vous rendre hommage
Commençons donc: " ... Un jour si je deviens muphti
Je veux en votre honneur bâtir une mosquée
Dans le temple nouveau par moi seul desservi
Vous serez sans cesse honorée.
Tous les sujets de l'empire Ottoman
Viendront y déposer la fierté musulmane
Et vous verrez jusqu'au sultan
Vous préférant à Roxélane
Mettre à vos pieds le superbe turban
La divinité de mon temple
Célèbre par ses seuls bienfaits
Des grâces, des vertus sera toujours l'exemple
Le temple de L...
Sera le temple de la paix
Contre la fureur des tempêtes
On vous implorera ... ... le calme le plus doux
Règne toujours dans les lieux où vous êtes
Et les mortels s'adresseront à vous
Dans les jours de malheurs, de trouble et d'orage
Pour obtenir la paix dont votre âme est l'image.
Avant de vous diviniser
J'ai beaucoup réfléchi, car l'humaine nature
N'est jamais bien parfaite et toute créature
Sur plus d'un endroit doit pécher
Et cependant la vertu la plus pure
Seule a droit d'avoir des autels
Et d'y voir à ses pieds s'abaisser les mortels
Comment donc vous faire déesse ?
La femme a défauts ... Et les dieux n'en ont point :
Je conviendrai que sur ce point
J'étais en très grande détresse.
Après bien des réflexions
(car j'en fait quelques fois), j'ai cherché vos faiblesses
Vos vices, vos défauts, vos imperfections,
J'en ai trouvé et de plusieurs espèces
Avant de vous canoniser,
Encore un coup il falloit les peser.
En fait de poids, j'aime l'exactitude
Et je la cherche : à cet effet,
Pour peser vos défauts j'ai pris un trébuchet
Ensuite avec très grande étude
J'ai de tous vos défauts mis l'énorme paquet
D'un des côtés de ma balance
Il était d'un volume immense.
Dans le second bassin j'ai placé des quintaux
Des livres des onces et des gros.
Ces poids étaient trop forts, un scrupule, une obole
Etoient encore sur ma parole
De beaucoup trop pesant, le moindre demi grain
De vos défauts enlevoit le bassin.
J'étois au bout de ma science
Lorsque par hasard un crion
Au beau milieu de ma balance
S'avisa de venir déposer un etron
Et cet etron en mignature
Fit juste l'équilibre ... Il était la mesure,
De tout ce que dans vous on trouve d'imparfait.
N'avoir pas defauts est un très grand mérite
Mais il ne suffit pas, il faut encore de plus
Pour obtenir au ciel un gîte
  Ainsi que C*** avoir force vertus
Mais ce n'est pas chose facile
Que de compter ce que vous en avez
Au petit moins je vous en connois mille
Non comprises encore ce que vous en cachez
Comment donc parvenir à liquider ce compte.
Pour moi trop fort était tel examen.
(On peut en convenir sans honte)
Pour l'avoir bien exact j'en charge donc l'hymen.
Ce Monsieur Dieu de l'hymenée
N'a pas comme l'amour un bandeau sur les yeux
Pas une faute n'est passée
Et les moindres défauts il les découvre au mieux
A vous examiner des pieds jusqu'à la tête
L'hymen sans peine y consentit
Et je serois tenté de vous croire parfaite
Au résultat du calcul qu'il me fit.
" J'ai remarqué, dit-il, plus de vertus dans flore
" Que le plus beau printems ne voit naître de fleurs
" Plus que la plus brillante aurore
" Au jardin de K... ne répanderoit de pleurs
" Plus que dans nos Etats la noblesse armorique,
" Pour avoir le rappel des juges de la loi
" Dans son transport patriotique,
" N'a donné de mailles au Roi.
" Plus enfin que la compagnie
" Aujourd'hui si déchue, autrefois si fleurie
" Des Indes jusqu'à Lorient
" N'a porté de mouchoirs de mazulipathan ".
Vous voilà donc dans ma mosquée
Bien et duement canonisée.
Et par qui ? Par chacun de nous
Et qui plus est par votre époux
J'en sçais plus d'un qui dans un cas semblable
Rendroit témoignage moins doux
Et ferait l'avocat du diable
Posséder la sagesse et jouir du bonheur
C'est tout l'art du philosophe, et la plus longue
Seroit trop courte à plus d'un coeur.
Pour atteindre ce but de la philosophie
Votre époux quand il vous choisit
En possédait la première partie
Et la seconde il l'eût, dès qu'à vous il s'unit.
Qui vous connoit voit qu'il nacquit
Sous une étoile fortunée
Il le sent mieux que nous et sçait qu'une journée
Que dans le temps du Carnaval
Une enfant de quinze ans du couvent échappée
Resterait à danser au bal
Vaut moins qu'une minute auprès de vous passée
Mais quelque heureux que soit le sort de votre époux
N'allez pas me croire jaloux
D'une félicité digne d'être enviée
Non... Je sçais me soumettre aux décrets du destin
Une terre stérile, inculte, abandonnée
Qui ne voit rien croître en son sein
Doit voir sans murmurer sur le terrein voisin
Tomber la fertile rosée
Ainsi vous voyant tous les deux
Comblés des dons et des bienfaits des dieux
Je ne m'en plaindrai point : Je respecte le maître
Qui dispose tout pour le mieux
Je voudrais seulement en vous voyant heureux
Comme vous méritez de l'être.
 8  1772

Lettre à Monsieur le marquis de K/ouartz     
Au Faou le lundi Saint 1772
~~~~~~~~~~~~~~~~~

Attendant mon souper qui n'est pas encore cuit
Et voyant m'arranger un assez mauvais lit
Très mal à l'aise assis pour maintes meurtrissures
Voisine du trop plein de l'humaine structure
Après avoir pensé me disloquer le cou
Je vous écris, Seigneur, d'un cabaret du Faou.
J'ignore quel sera l'objet de mon épître
Si jamais on l'imprime, elle sera sans titre
mais quand pour muse on a mon coeur et l'amitié
On doit être fécond comme votre moitié
Tous ses charmants enfans ont l'air de leur mère
Les miens à ce qu'on dit ressemblent à leur père
Je le pense et mes vers sont à ce que je crois
Faciles naturels et faibles comme moi.
A ces titres pour eux ayez quelque indulgence
Vous en avez pour moi et je compte d'avance
Sur toutes vos bontés pour de petits bâtards
Pour lesquels je réclame un asile à Kerouartz.
Jusqu'ici la préface ... Enfin j'entre en matière
Et pour l'ordre en trois tems divisant ma carrière
Avec vous cher seigneur je prétend discourir
Du passé, du présent et des jours à venir.
Le tems passé n'est plus ... témoins quinze journées
Qu'avec vous j'ai passé dans les champs Elizées
Je ne flatte pas plus mes amis que les Grands
Mais ces jours en honneur m'ont paru des moments.
L'esprit et la raison, les grâces, l'innocence,
Le ton de l'amitié, ses soins et son aisance
L'estime réciproque et la sécurité
Qu'a toujours la franchise avec la probité
La volupté paisible ... aimable ... simple ... dure,
Apanage des coeurs amis de la nature ;
Les vertus qu'elle inspire et le suprême bien
De rencontrer des coeurs à l'unisson du mien
Chérissant comme moi ma fille mon amie
Vous, vos enfans ... leur mère et la Géométrie
Voilà ce que le ciel avoit sçu réunir
Pour abréger des jours qu'il voulait embellir
   De ces moments si doux l'image est affaiblie
Pour mon faible pinceau, mais il est dans la vie
Des plaisirs qui devraient être les seuls vantés
Qui sont souvent sentis et jamais exprimés
Pardons. Je m'aperçoit que je tombe en morale
Mon pégase eût toujours une marche inégale
Il a souvent surtout besoin d'être excité
Pour soutenir longtems l'amble de la gaîté,
Mais je vais l'envoïer une heure à l'écurie
Dissiper son penchant pour la mélancolie,
La servante m'apporte une soupe à l'oignon,
Une anguille en ragout et le quart d'un ray???
Tout cela jusqu'ici n'a pas mauvaise mine
Aubergiste du Faou honneur à ta cuisine
Du souper n'allez pas êttre scandalisé
Car je suis voïageur et je n'ai pas dîné.
J'ai chanté le passé mais ne soïons point dupes
Du souper à présent il faut que je m'occupe
Le repas quoique seul me paraîtra bien doux
Habitans de K/rouartz puisque je pense à vous.
J'ai mangé mais peu bu, le vin est détestable
J'en buvais de meilleur quand pris de votre table
J'admirais de Fanfan le solide appétit
Poupon fait l'écureuil, Pouponne lui sourit
Mezelle a l'air lutin pelotte une boulette
Poupon tout étonné cherche qui la lui jette
Il s'en prend à maman et Fanfan à la fois
Mezelle au même instant en lance deux ou trois
L'une s'échappe et vous, d'un ton d'aréopage
Vous dites : "Qu'est-ce donc enfans que l'on ???"
Maman rougit pour eux et d'un ton attendri
Dit : "Ne les grondez pas, car c'est moi, mon ami".
Vous paraissez le croire et vous laissez surprendre
Et vous dites tout bas : "Cette mère est trop tendre".
Mais vous songez avec un sentiment bien doux
Que son coeur est du moins aussi tendre pour vous.
   J'aimais à voir chac'un être ce qu'il doit être
C'est l'ordre de la nature : Ah ! Puissiez-vous renaître
Doux momens dont mon coeur sçavait si bien jouir
Pourquoi ne suis-je pas maître de l'avenir ?
   Par un heureux hymen ma belle et sage amie
Au gré de mes désirs seroit bientôt unie
Quel plaisir de signer l'acte de son bonheur !
De voir coeur payer comptant un autre coeur !
Je voudrais que l'époux avec des moeurs faciles
Eut un esprit aimable et des vertus utiles
Un coeur sensible et fait pour être pénêtré
Du plaisir des plaisirs d'aimer et d'être aimé.
Qu'il possédat surtout la candeur la droiture
Le meilleur des presens que fasse la nature
Nos deux époux iroient prendre sous vos berceaux
Quelques leçons d'amour de vous et des oiseaux (a)
Heureux de leur bonheur toujours sensible au vôtre
Je les suivrais chez vous : quel sort seroit le notre !
(a) Allusion à une plaisanterie de société où M. et Mme de S... sont appelés oiseaux.

En voïant sous nos yeux contens et réunis
Des amours, des époux, des enfans, des amis
PP J'aperçois que mes vers ne sont pas sans rature
Et que je n'ai point écrit de ma belle écriture
Déchiffre mon brouillon. Ma chandelle finit
Et dans le cabaret tout le monde est au lit.
   Gardez-vous bien surtout de donner de copie
De vers que l'amitié fit avec la folie
On n'y voit comme en moi, que des traits de gaîté
Epars sur un grand fond de sensibilité
Mais le monde est méchant. J'en ai plus d'une preuve
Et ne veux en faire une nouvelle épreuve.
Bien des gens dont le coeur est dur ou mécontent
Nous font un crime affreux du moindre centime
Par pure charité ils voudraient m'interdire
Et le plaisir d'aimer et le plaisir de rire,
Malgré tous leurs propos je vous aime et je ris
Et n'en compte pas moins aller en paradis.
   De ces vers cependant on peut donner lecture
Aux deux plus beaux oiseaux qui soit dans la nature
En toute vérité je les aime et je crois
Qu'ils ont tous deux aussi quelque amitié pour moi
Hortense peut les lire aimable et naturelle
Plus on la voit et plus on se plaît avec elle
Mais pour le grand public, seigneur, soyons discret.
   A propos j'oubliois de vous dire un secret
Secret pour quinze jours, dont j'ai l'âme ravie
Lisez bien que ceci n'est point plaisanterie :
   La vieille et grande tante au bon La Chalotais
A donné Keranroux à notre ami Fruglais 2
Et signé vendredi l'acte de bienfaisance
Que lui d??? son coeur et la reconnaissance
La forme en peu de tems l'aurait fait publier
Car il faudra partout le faire insinuer
Je suis comblé ! Mon âme est toujours satisfaite
En voïant qu'un bon coeur couronne une âme honnête
Le mien n'est point à moi, il est à mes amis
Entr'eux veuillez tous deux être à jamais compris
Jusqu'à ce que la mort me couvre de son ombre
Je ferai mon bonheur de vous voir dans leur ombre
Et lorsque de mes jours s'éteindra la flambeau
Quand le reposerai dans la nuit du tombeau
De feux d'une amitié tendre, vive, fidèle
Mes cendres couvriront toujours quelque étincelle
Dans tous sentimens dont je suis pénétré
L. D. B. B.
Mon coeur a des garans de l'immortalité.

1 François Jacques de Kerouartz, né le 21 avril 1734 à Guiclan, décédé le 5 août 1775 au Château de Kerouartz à Lannilis, à 41 ans, hérita du titre de marquis Kerouartz de son beau-père.
Marié le 30 juillet 1760 à Paris, avec Marie Jeanne Louise Charlotte Toussaint de Kerouartz, décédée le 26 juin 1775 à Morlaix (Parents : Sébastien Louis de Kerouartz, né en 1704, décédé le 20 décembre 1772, et Marie Jeanne Françoise Renée de Kergroades, née en 1708)


2 Château de Keranroux à Ploujean (Finistère) : La seigneurie de Keranroux, connue depuis 1301, a été cédée au 18e siècle par la famille du Parc à Madame de la Fruglaye, née Sophie de Caradeuc, fille de Louis-René de Caradeuc de la Chalotais, procureur général du Parlement de Bretagne.
L'ancien manoir fut alors remplacé, en 1773, par le château actuel, qui devint la résidence de la famille de la Fruglaye. L'édifice, de plan rectangulaire et d'ordonnance classique, occupait le centre d'un domaine composé d'un jardin entouré d'un parc.
L'ensemble a subi aux 19e et 20e siècles quelques modifications : toiture du château et sculpture de son fronton, reconstruction des communs, construction d'une chapelle destinée à remplacer l'ancienne chapelle ruinée, construction d'une petite maison de style Directoire dans le bas du parc, et d'une ferme modèle à l'autre extrémité du domaine. Ces ajouts, qui semblent importants, n'altèrent cependant pas la perception que l'on a du domaine.

 9  1773

Enigme à Melle Agathe de Kerampuil 1     
Le 5 février 1773, jour de sa fête
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Uni simple et jamais emprunté
Tel est le doux éclat que j'obtins en partage
De la nature il est l'heureux ouvrage
Mais il doit aussi sa beauté
Aux soins d'un art ingénieux et sage
Ainsi le plus beau diamant
Ne tient pas de lui seul sa beauté toute entière
De la nature est le fond du brillant
Mais la coupe est du lapidaire
Cet art pour moi n'a pas besoin
D'emploïer le pénible soin
D'une ingrate et longue culture
Il lui suffit de se borner
A connoître développer
Et faire briller la nature.
    Dans mon sein sont gravés ses traits
Mais d'un burin dont rien ne peut jamais
Effacer l'empreinte immortelle
Et je parois toujours plus belle
Lorsque dans le fond de mon coeur
Un émail transparent et qui n'est point trompeur
En fait voir l'image fidèle
Pour deviner mon nom faut-il un trait encore
Lecteur ? Eh bien ma destinée
Est d'être par un anneau d'or
Heureusement et pour toujours fixée
Il ne sçauroit être trop beau
Le choix en sera fait par les mains les plus sages
Mais quelque soit en lui le prix de cet anneau
Il recevra de moi un mérite nouveau
Qui doublera ses avantages.       L. D. B. B. (Agathe arborisée)

1 Agathe de Saisy de Kerampuil, voir les résidents au château de Brezal.
 

 10  1773

Loterie tirée au château de Brezal      
Le 6 février 1773
 ~~~~~~~~~~

Liste des lots
  1. Epitaphe de J.J. Rousseau
  2. La dévotion réconciliée avec l'esprit par Monsieur l'Evêque du Puis
  3. Le jeu du pourquoi
  4. Le vieux chêne de K/loaguen
  5. Une hirondelle
  6. Des aisles
  7. Un tableau des grâces
  8. Un microscope
  9. Une estampe
  10. Une mappemonde
  11. Une hermine
  12. Une statue de Minerve
  13. Un livre tout blanc
  14. Une houlette
  15. Deux branches de laurier
  16. Une fable
  17. Appologie du mauvais exemple
Liste des personnes qui ont pris des billets
  1. Mme la marquise de Kersauson
  2. Mlle de Kersauson
  3. Mlle de Brezal
  4. Mlle de Kerampuil
  5. Mlle de Kerninon
  6. Mlle de Kerdanet
  7. Mme de la Violaie
  8. Mme de Coatanscour
  9. Mlle de Languen
  10. M. l'abbé de La Biochaie
  11. M. l'abbé de Boisbilly
  12. M. l'abbé de Pentrez
  13. M. le marquis de Kersauson
  14. M. le chevalier de Kersauson
  15. M. le chevalier de K/ninon
  16. M. de Kerampuil
Détail des lots suivant l'ordre dans lequel ils sont sortisDu 8 février 1773. Proverbe pour servir de réponse à la lotterie par M. l'abbé de Pentrez au nom de la société de Brezal.
N° 10   Une mappemonde (à Monsieur le marquis de K/sauson)
Sur cette carte il n'est pas un empire
Ville, province, isle, fleuve, château
Que vous ne connoissiez et vous pourriez nous dire
Jusqu'au nom du moindre ruisseau
Autrefois j'enviois la mémoire féconde
Qui m'eut fait retenir ainsi la mappemonde
Je ne désire plus ce talent sans égal
Pardon... pour mon bonheur dans la matière ronde
Ne me suffit-il pas de connaître Brezal.

(c'est M. de K/sauson qui parle)
Il est vrai de la mappemonde
J'ai toujours fait beaucoup de cas
Mais pourquoi quand j'y fais ma ronde
Mes yeux n'y découvrent-ils pas
Ce que vous nommez hypocrêne
Abbé non moins charmant que zélé citoyen
Pour y puiser si souvent et si bien
Enseignez-moi de grâce oû gît cette fontaine.
N° 12 Un télescope (à M. de Kerampuil)
Des objets les plus éloignés
Cet instrument sçait rapprocher l'image
Vos enfans de vous séparés
Vous en feront bien souvent faire usage.
Dirigez-la donc vers les lieux
Où la tendresse la plus vive
Vit pour vous dans leur coeur et se peint dans leurs yeux
Est-il pour un papa si digne d'être heureux
Une plus douce perspective.
N° 8 Un microscope (à Mlle de Kerdanet)
Le sort n'est point aveugle et le sort en est clair
Puisqu'il vous fait tomber ce lot
Pour découvrir en vous un seul défaut
Un microscope est nécessaire.
(c'est Mlle de K/danet qui parle)
Poête ingénieux digne rival de Pope
De vos vers charmants et divins
Les traits si délicats et si fins
Echappoient au meilleur microscope.
N° 4 Le vieux chêne de K/loaguen (à Mlle de Kersauson
        qui l'a dessiné d'après nature)
Ce chêne doit sa première existence
A vos ayeux qui l'ont planté
Mais il vous doit encore plus de reconnaissance
Dans les derniers momens de sa caducité
Vous avez sçu à peine hors de l'enfance
Lui donner l'immortalité.
(c'est le vieux chêne qui parle)
Aimable abbé qu'à vos talens
Je dois et d'estime et de grâces
Pour me soigner dans mes vieux ans
Par vous le sort me donne des graces
Qui se croit plus heureux que moi ne l'est pas tant
Je connais son coeur bienfaisant
Et ses dons je vous le jure
Ne sont pas des dons en peinture.
N° 7 Un tableau des grâces (à Mlle de K/ninon)
Un peintre avait dessiné les trois grâces
Le tableau n'était pas fini
Et pour se conformer à l'usage suivi
Il ébauchoit l'amour voltigeant sur leurs traces
Arrêtez donc ! Que faites-vous ?
Lui dirent les trois soeurs, pour nous être agréable
Laissez l'amour, peignez l'amitié parmi nous
Nous la trouvons bien plus aimable.
(c'est Mlle de K/ninon qui parle)
Pour peindre l'amitié vous seul est l'appellé
Les trois graces en ont fait choix
Qui mieux que vous connoit et ses traits et ses loix
Oui ! le portrait sera fidèle.
N° 14 Une houlette (à M. l'abbé de La Biochaye)
Mon bon ami : ma muse vous répête
En ce moment les voeux de bien des coeurs
Si les troupeaux choisissoient leur pasteur
Depuis long tems vous auriez la houlette.
N° 2 La dévotion réconciliée avec l'esprit.
Ouvrage de M. l'Evêque Dupuis (à Mme de Coatanscour)
Certain prélat fit un jour un ouvrage
Le titre était "Conciliation
Entre l'Esprit et la Dévotion"
Qu'il soupçonnait d'être en mauvais ménage.
Il avait tort. Ce livre quoique bon
Ici du moins ne sera point d'usage.
Et si jamais en Bas-Léon
Le bon prélat fait un voyage
En visitant votre hermitage
Et les beaux lieux que vous embellissez
L'esprit et la vertu qui sont votre partage
Lui prouveront bientôt qu'ils ne sont pas brouillés. L.D.B.B.
(c'est Mme de Coatanscour qui parle)
Vous vous trompez l'Esprit et la Dévotion
Chez moi sont encore en litige
Et c'est à votre occasion
L'Esprit fait grand bruit et s'oblige
A prouver qu'envers vous il fut plus libéral
La vertu prétend que c'est elle
Pour couper court à la querelle
La raison sur son tribunal
Ecoute, discutte, balance
Et prononce en dernière instance
Que de leurs dons en vous le partage est égal.
N° 9 Une estampe (à Mlle de Languen)
J'ai cherché pendant quelques tems
L'objet dont cette image étoit la ressemblance
Mais en songeant à vous j'y reconnois Kerjean
Car j'y vois sous des traits fidels et touchants
L'amitié, la vertu et la reconnaisance. L.D.B.B.
N° 1 Epitaphe de Jean-Jacques Rousseau trouvée à la porte de l'appartement de Mlle de K/sauson
(à Mme la marquise de Kersauson)
Jean Jacques en ces beaux lieux termina son destin
Il mourut de dépit, de honte et de chagrin
En y voyant que son Emyle
Etait un ouvrage inutile.

Jean-Jacques Rousseau est mort en 1778.
Nous sommes en 1773 : quelle épithaphe s'agit-il ?
(c'est Mme de K/sauson qui parle)
Jean-Jacques est mort ! qu'aisément on oublie
Ce Génévois et son génie
Dès qu'on prononce votre nom
Chez lui le bel esprit dégrade la raison
L'une ne brille chez vous que pour embellir l'autre
Du faux il fut souvent l'apôtre
Vous l'êtes du vrai bon ton
De la vertu de la religion
 qu'il soit de qui voudra l'oracle et le salon
Vous serez s'il vous plaît le nôtre
N° 15 Deux branches de laurier (à M. le chevalier de K/ninon)
Il est des lauriers pour tout âge
Il en est pour tous les talens
Bellone en prodigue au courage
Minerve en prépare aux sçavans
Du cabinet ou de la guerre
Jeunes vous êtes bien en âge de choisir
Et digne à coup sûr d'en cueillir
Dans l'une et dans l'autre carrière. L.D.B.B.
N° 5 Une hirondelle (à Mlle de Brezal)
De tous les habitans de l'air,
Le plus léger, le plus volâge,
Peut-il être votre partage ?
Oui ! car vous sçaurez le fixer
Auprès de vous toujours fidèle
Vous précédant d'un pas en tous lieux en tous tems
En dépit du proverbe une seule hirondelle
Alors fera bien le printems. L.D.B.B.
(c'est Mlle de Brézal qui parle)
Il m'est aisé de fixer l'hirondelle
Une cage en fera les frais
Mais dérober à Philomèle
Ses doux accens, ses plus beaux traits
Pour vous ce n'est qu'un jeu,
   pour moi c'est lettre close
Je sens l'Epine et ne vois pas la Rose.
N° 6 Des ailes (à Mlle de K/ampuil)
Malgré nos voeux d'une aile trop rapide,
Le temps s'enfuit nous passons avec lui
Agathe quoiqu'un peu timide
Oseroit lui couper les ailes aujourd'hui.
Papa vous le sçavez sa tendresse immortelle
Voudrait prolonger pour toujours
Ces momens si doux et si courts
Que vous pouvez passer près d'elle
Comme le tems comme l'amour
Je veux qu'elle ait des ailes à son tour
Dans votre solitaire asile
Elle iroit alors chaque jour
Y régaïer votre loisir utile
Pour des momens..... le même sentiment
Qui l'attire vers vous en ces lieux qui la rappelle
Mais elle pourroit fréquemment
Toujours tendue toujours fidèle
Recevoir près de vous le doux épanchement
De la tendresse paternelle
O le délicieux moment
Et pour vous et pour elle ! L.D.B.B.
(c'est Mlle de K/ampuil qui parle)
Vous l'avez dit je suis timide
Je crois devoir l'être. Ai-je tort ?
Voyant de Phaëton le vol sûr et apide
Ne dois-je pas d'Icare appréhender le sort.
N° 17 Apologie du mauvais exemple (à M. l'abbé de Pentrez)
J'avais presque fait le serment
De ne plus toucher à ma lyre
Mais hélas l'homme est inconstant
Et puis comment se taire un seul moment ?
Quand c'est Brézal qui nous inspire ?
Comment moi, vous avez dit-on,
Vous avez abjuré pour toujours Appollon,
Plus d'une muse ici vous rappelle à son temple
Malgré tous vos sermens, subissez cette loi
Vous ferez beaucoup mieux que moi
En suivant mon mauvais exemple. L.D.B.B.
... remplacé par l'excuse légitime.
(c'est M. l'abbé de Pentrez qui parle)
Je l'ai juré de nouveau je le jure
De fuir à jamais l'hélicon
Dans le vrai. J'en rage au fond
Car n'est-ce pas chose bien dure
Pour qui se sent un coeur, de voir en ce sallon
Toutes les graces du bel âge
Tous les charmes qu'ont en partage
L'esprit, le gout, la vertu, la raison
Et de n'oser en vers leur rendre hommage
Mais aussi qu'au même vallon
Midas s'aille placer à côté d'Appollon
C'est une extravagance extrême
Gardons-nous d'ajouter à la liste des fous
Charmant abbé, je tiens à mon système
Il faut se taire ou chanter comme vous.
N° 18 Une statue de Minerve (à M. le chevalier de K/sauson)
Sage Tonton, cette divinité
Ne vous est du tout étrangère
Qui vous connoit juge tout au contraire
Que de tout tems vous l'avez consultée.
Certain est-il que la déesse
Inspire la valeur, anime les vertus
Et que vous unissez ses plus chers attributs
Fermeté, courage et sagesse. L.D.B.B.
N° 11 L'hermine (à M. le chevalier de la Biochay)
Oui votre lot plus qu'aucun autre
Doit vous plaire, aimable Tonton,
Simbole de l'honneur et de l'honneur breton
L'hermine est bien aussi le vôtre !
N° 3 Le jeu du Pourquoi (à Mme de la Violaye,
dont le nom fut donné hier pour le mot du pourquoi
par tous les acteurs de ce jeu)
Savez-vous aimable Emilie
Un certain jeu qu'on nomme le Pourquoi
S'il vous est inconnu, un instant je vous prie.
Pour commencer comme un aréopage
En cercle l'on s'assoit, puis chacun dit tout bas
A son voisin le mot qui lui plaît davantage.
Il faut bien retenir ce mot, on n'a pas
A cela toujours grande peine
Nous en avons d'hier preuve certaine.
Quand les mots sont passés quelqu'un, ou vous ou moi,
A chacun de tous ceux qui forment l'assemblée
Fait une question commençant par Pourquoi
Et la personne interrogée
Doit répondre soudain, mais ce n'est pas le tout
Il faut répondre juste et l'on n'est pas au bout
Il faut savoir avec adresse
Dans cette réponse impromptue
Placer le mot qu'on a reçu.
Mais l'y placer avec tant de finesse
Que dans la foule confondu
A l'interrogateur il demeure inconnû.
Cela n'est pas toujours possible
Nous en vîmes hier un exemple sensible.
J'interrogeois. Je demande d'abord :
Pourquoi la Czarine en Russie
Avec tous ses sujets n'est pas d'accord.
On répond : C'est qu'elle est moins douce qu'Emilie.
Je demande : Pourquoi l'abbé
Reste-t-il à Brézal passer une semaine
Au lieu d'un jour qu'il avoit projeté ,
On me répond d'après la vérité :
Le plaisir pour l'abbé est une forte chaîne
Il reste parce qu'il se plaît
Et qu'il mène en ces lieux une assez douce vie
Et que son coeur dans le Facet
Se prépare au plaisir d'y revoir Emilie
Je demande Pourquoi jusqu'à samedi
Son arrivée est-elle différée
Car nous l'attendions aujourd'hui ?
On répond que partout Emilie est aimée
Par conséquent partout fêtée.
J'interrogeais long-tems et chaque question
D'une réponse était suivie.
A chaque interrogation
On répondoit par Emilie.
Absente de ces lieux vous nous occupiez tous
C'est à la vérité que je rends hommage
Pour moi c'est un emploi bien doux
Puissent ces vers vous être un gage
Du plaisir que l'on trouve à s'occuper de vous. L.D.B.B.
(c'est Mme de la Violaye qui parle)
Je le trouve charmant votre jeu du Pourquoi.
Je ne sçais qui voulut me l'appendre autrefois
Mais je sçais qu'il ne me plut guerre
Pourquoi ? La raison en est claire
N'a pas qui veut l'heureux talent
De plaire en instruisant.
N° 16 Les sous marqués. Fable et proverbe (à M. l'abbé de Boisbilly, auquel Mlles de K/sauson adressent un divertissement en pantomime sous le nom du curé de ...)
Une aimable société
A Dom Jean soi-disant vicaire
Un certain jour avoit prêté
Une pièce d'or pur : il falloit satisfaire
Sous certain tems. Dom Jean étoit flatté
Flatté du prêt, flatté de la manière
(et quel est le mortel qui ne l'eût pas été ?)
De rembourser à terme et même avec usure
Il est certain que le curé
Avoit sincère volonté
Car il faut éviter que le prêteur murmure
Mais rarement prêteur est désintéressé !
Bien est-il vrai que ceux du bon curé
Ne comptaient pas sur un profit centuple
Mais pour leur pièce d'or ils voulaient un quadruple
Le jour venu grand embarras
Car hélas ! le pauvre vicaire
Suivant son usage ordinaire
N'avoit ni louis ni ducat
Et comment se tirer d'affaire ?
Il arrive dans le château
Ses créancier d'un superbe salle
Faisaient encore l'ornement le plus beau
A peine entré sur la table il étale
Un très gros sac. Les prêteurs enchantés
Se regardaient disant : quelle richesse !
Mais, las ! Combien ils furent consternés
Lorsque Dom Jean montant avec humblesse
Le fond du sac à leurs yeux étonnés
N'en fit sortir qu'un tas de sous marqués !
Tout à part soi, un chacun les regarde
En se disant : beaucoup trop on hazarde
En acceptant ceci pour un payement,
C'est là du cuivre et non pas de l'argent.
Quoi ! Cette pièce est à peine marquée
Cette autre là n'est pas de bon aloi
Et celle-ci ne vaut rien par ma foi
C'est un jetton, c'est une pièce usée.
Tous ces discours ne se tenaient que bas
Et le payeur ne les entendait pas
Car les prêteurs amis de l'indigence
Avoient appris dès leur plus tendre enfance
De leurs bons coeurs et de leurs bons parens
Tous les égards qu'on doit aux pauvres gens
Le bon curé pénêtra leur silence
Et puis leur dit : Vous connoissez mes biens
Ils sont chétifs, payez-vous sur ces rien
J'aurai voulu faire un paiement superbe
Mais on ne fait toujours ce que l'on veut
A mon avis c'est le cas du proverbe
Que d'un mauvais payeur on tire ce qu'on peut.
 11  1773

Origine de l'étang de Brézal      
Le 9 février 1773
 ~~~~~~~~~~

Ce poème se trouve dans un chapitre déjà publié sur ce site avec d'autres légendes se rapportant à l'étang de Brezal.

 12  1773

Lettre des habitans de Brezal à Mme de Coatanscours      
Le 11 février 1773
 ~~~~~~~~~~

Ce jour, onzième fevrier,                      
Devant moi soussignant notaire,
Rapportant à l'extraordinaire,
En l'absence de mon Barbier 1,
Sont comparus, en leur personnes,
Deux Agathes 2; une Pouponne
Qu'assistait son aimable soeur 3;
De Brezal, les dames et seigneur 4,
Leur frère 5; l'aimable Emilie, 6
Et l'orateur de la patrie ; 7
Et sainte Kerdanet 8; enfin,
Un chevalier, votre cousin, 9
[Le reste de la compagnie
Nous ayant quitté ce matin.]
      Tous lesquels, sous leur signature,
A moi, notaire rapporteur,
Ont donné pouvoir et procure,
De vous témoigner leur douleur
De votre subite partance,
Dont ils ont grande doléance
Ainsi que moi, registrateur.
Pour calmer notre inquiétude,
Sur les tristes événements,
Chutes, culbutes, accidents,
Qui, dans une saison si rude,
Sont plus fâcheux qu'en aucun temps,
Et qui peuvent être fréquents,
Dans le chemin, qui de céans
Conduit à votre solitude. 10
Nous vous prions de nous mander,
Aux fins de nous tranquilliser,
Si la neige couvrant la terre,
Et ne laissant pas distinguer,
Le plat chemin d'avec l'ornière,
Le Phaêton octogénaire 11
Ne vous aura pas fait verser ?
Si par le froid et par la brise,
Vous n'avez pas été surprise ?
En pareil cas, un enrouement
Est une chose assez commune,
Et, pour vous le dire en passant,
[Car nous tenons toujours rancune],
Vous méritez tel accident,
Pour nous quitter si brusquement,
Malgré les justes remontrances,
Les plaintes et les doléances
De toute une société
Qui vous respecte, qui vous aime,
Et qui ressentait peine extrême
De votre pertinacité.
Notre espérance toute entière
Portait sur un certain sapin,
Qui, pour servir de barrière,
Etait tombé dans le chemin :
Nous nous flattions que, retenue
Par un obstacle de ce poids,
Vers nous vous seriez revenue ;
Mais ceux qui vivent sous vos lois,
Ont rendu vaine l'espérance
Que nous avions de ce retour ;
Ils trouvent longue votre absence,
Ne fût-elle que d'un seul jour,
Pour vous revoir rien ne leur coûte ;
Et, bien à notre grand regret,
Ils ont débarrassé la route.
De cet officieux méfait,
Vous n'avez pas un seul sujet
Qui ne voulut être complice,
Parce qu'aucun d'eux n'ignorait
Que vous rendre un petit service,
C'est prêter à gros intérêt.
      Après une haute lecture
De l'acte, par moi rapporté,
Mes commettants, avec bonté,
Tous, et chacun m'ont assuré,
Que j'avais rempli leur procure ;
Et de plus ils ont décidé
Que, suivant le style usité,
J'en devais faire la clôture.
      Fait et passé dans un séjour
Où des parents le vif amour,
Et la tendresse sans égale,
De la piété filiale,
Reçoivent le tendre retour ;
Où l'on est simple avec noblesse,
Enjoué, libre avec sagesse,
Et vertueux avec gaîté ;
Où la plus sage charité
Soulage en tous temps la détresse,
Des peines de l'humanité ;
Où tout plaît, où tout intéresse ...
Mais ici, je suis arrêté,
Et de pleinière autorité,
On m'interdit mon ministère,
Et cependant, en bon notaire,
Je rapportais la vérité.
      Mais sous peine de nullité,
Conformément à l'ordonnance,
Je dois de tout le comité,
Référer ici l'assistance.
      Le tout conclu dans la présence,
De tous ceux nommés ci-dessus ;
Savoir : la gaîté, les vertus,
L'enjouement, et plus d'une grâce,
L'amitié, l'esprit, le talent,
Et paraphé du soussignant,
Boisbilly, notaire au Parnasse. 12
      Et cet acte notarié,
Paraissant sujet à contrôle,
A l'instant il y fut visé,
Sans qu'il y coûtât une obole.
1 "M. Barbier de Lescoët, de Lesneven", d'après Miorcec de Kerdanet.
2 Agathe de Kerampuil et Agathe de Trécesson
3 Pouponne : Mme de Montbourcher, fille Jean-Jacques Kersauson ;
     Sansonne : Mme de Tinténiac, sa soeur.
4 M. et Mme de Kersauzon, propriétaires de Brezal.
5 M. de Kerampuil, frère de la châtelaine de Brezal.
6 Emilie Jeanne de Berthou de la Violaye.
7 Le chevalier de Kersauzon, qui a figuré avec avantage à plusieurs tenues
     des Etats. D'après Miorcec de Kerdanet.
8 Marguerite de Kersauson de Kerdanné.
9 Le chevalier de Kerninon ?
10 Le château de Kerjean est (était) situé effectivement dans un pays désert.
11 Le cocher de Mme de Coatanscour, âgé de plus de 80 ans.
12 Le notaire improvisé était bien entendu l'abbé de Boisbilly;
 13  1774

Lettre à Mme la vicomtesse de Rays      
Juin 1774
 ~~~~~~~~~~

Quatre mots aimables Thémire 1    
Que je vous griffonne en courant
Car je n'ai qu'un petit moment
Si pourtant faut-il vous écrire
Que je fus hier à Pluguffan,
Je n'ai pas besoin de vous le dire
Que c'étoit pour voir votre enfant.
En arrivant dans le village
J'instruisis au premier instant
Et la nourrice et sa maman
Sur le sujet de mon voyage ;
J'en reçus un accueil charmant
Et j'aperçus sur leur visage
Un air satisfait et riant,
Qui de la santé de l'enfant
Fut à mes yeux l'heureux présage.
Les deux hôtesses du hameau
Dans un recoin de la chaumière
Me découvrirent le berceau
Plus propre et modeste que beau
Où notre tendre Caroline
Goûtait les douceurs du repos ;
Ses petits yeux étoient tous clos
Bouche rondelette et mignonne
S'entrouvrait pour laisser passer
Un souffle égal doux et léger
Qui de sa gentille personne
Annonçait le pleine santé,
Et la nourrice et la matrone
Avec un ton plein de gaité
M'assurèrent que la pouponne
Une heure avant avait têté ;
Ensuite en langage celtique
Tous les deux bien longuement
M'expliquèrent que votre enfant
Etait vraiment l'enfant unique ;
Qu'elle n'avoit plus la colique
Et qu'elle pleuroit rarement.
Elles en dirent davantage
Et toujours en s'extasiant
Du succès de votre ménage,
Et je compris distinctement
Qu'elles trouvoient à votre enfant
Au degré le plus éminent,
Toutes les vertus de son âge.
On me fit observer son front
Son nez, sa bouche et son menton,
Bref tous les traits de son visage
Bien fait, bien gras, bien blanc, bien rond  
Bien digne d'être votre ouvrage ;
Et dans son minois tout mignon
Je trouvois toujours votre image.
De cet éloge avec raison
Votre nourrice satisfaite
Répétait d'un ton bien content
Que Caroline était parfaite
Et que des pieds jusqu'à la tête
C'était le portrait de Maman ;
Et pour me prouver sur le champ
Sa ressemblance toute entière
Déjà l'une et l'autre fermière
Se disent entre elles tout bas
Que de ces membres délicats
Il faut faire montre plénière
Me faire voir les pieds, les bras,
Et la poitrine et le derrière
Et les genoux & coetera...
Monsieur l'abbé ne pouvoit pas
Juger si ces petits appâts
Sont des votres portraits fidèles
Car vous savez, Thémire, hélas !
Qu'il n'a jamais vu les modèles.
   Je défendis donc de troubler
Le doux repos de Caroline
Je vis sa personne enfantine
Quelques tems encore sommeiller
Et quittant enfin le village
Où des dieux d'hymen et d'amour
Repose le charmant ouvrage,
Dans ma cellule de retour
A Thérèze, je fis ma cour
En lui racontant mon voyage.
Le courrier n'était pas parti
Et je pensai qu'à votre ami
Ecrivant deux mots au plus vite
Il liroit d'un oeil réjoui
Comme père comme mari
Tout le détail de ma visite.
Thérèze approuva ma conduite
Aussitôt dit, aussitôt fait ;
Je prends la plume à la minute
Et sans nul délai le projet,
Sans sortir de mon cabinet,
Sous ses yeux même s'exécute
Ensuite de sa blanche main
Et de sa plus belle écriture
Elle apposa sa signature
A l'épître qu'après demain
Doit recevoir le plus aimable
Le plus heureux des époux
Puisse un jour votre inséparable
Avoir même bonheur que vous.
   Offrez s'il vous plaît notre hommage  
A tous les hôtes du château
Où nous comptions faire voyage,
Mais ici le tems n'est pas beau ;
Presque tous les jours un nuage
S'élève sur notre horizon ;
Hâtez par vos voeux la saison
Où l'oiseau qu'on retient en cage,
Sans redouter aucun orage,
Pourra sortir de la maison ;
Ce tems heureux d'un mariage
Dont les soirs comme les matins
N'offriront que des jours sereins
Tels que ceux de votre ménage
   Thérèze pour bonne raison
Défend à sa charmante amie
De laisser prendre copie
De la lettre de son tonton
Il n'ose espérer que Thémire
Qu'il connoit de très longue main
Fort paresseuse pour écrire
En ce moment veuille soudain
Rompre le sévère silence
Qu'elle observe depuis longtems ;
Mais nous sommes bien bonnes gens
Nous vous donnons pleine dispense
De répondre aux vers négligés
Qui par le désir de vous plaire
A ma muse tendre et sincère
Rapidement furent dictés ;
Puisse Thémire épouse et mère
Les recevoir avec bonté ;
Mais il est pourtant stipulé
Que pour payer cette dispense
Qu'obtient votre timidité
Et pour prix de notre indulgence
Même en observant le silence
Vous rendrez nos deux coeurs contents
En nous donnant pleine assurance
De répondre à nos sentimens.

L. D. B. B.

1 Pour situer la vicomtesse du Rays, Anne Josèphe de TINTENIAC :

 François-Hyacinthe de TINTENIAC, né le 8 mars 1726, St-Mathieu, Quimper, décédé le 22 décembre 1805, Botiguery, Gouesnac'h (à 79 ans).
 Marié le 9 octobre 1747, Pluguffan, avec Antoinette-Françoise de KERSULGUEN, née - Pluguffan, dont  Pourquoi dans le poème "Thémire" au lieu de "Anne Josèphe" et "Caroline" au lieu de Marie-Charlotte" ?
 Antoinette-Françoise de Kersulguen était apparentée à la famille des Kersulguen de Pencran.
 14  10 mars 1776

Mots à remplir      
Rose, Picpus, cheval, dragon, cheminée, cabane, bouton, écrevisse
 ~~~~~~~~~~

Sur une rose
Nouvelle éclose
Avec trop de plaisir j'avais fixé les yeux ;
Hélas ! C'est un péché bien facile en ces lieux  
Et dont on est tenté pour toute la famille.
Pour confesser ma pécatille
Des moines de Picpus je choisis le plus vieux
Les vieillards ont de l'indulgence
Il m'ordonna pour toute pénitence
De courir au sacré vallon
Et d'y monter en diligence
Le cheval de Bellérophon
Et de chanter enfin dans ma rapide course
La fleur qui de ma faute avait été la source
J'obéis et je pars du pied de l'hélicon ;
Je crus que grimpé sur Pégase
Courant par monts par vaux et par la plaine
J'accoucherais d'autant de vers
Qu'on voit planer d'oiseaux dans le vuide des airs   
Je n'en tirai pas un de ma pauvre cervelle
Mais mon coursier volant à tire d'aile
Me jeta tout à coup près d'un jeune dragon 1
Dont l'air et l'allure et le ton
Près de sa compagne nouvelle
A tous les yeux annoncent le bonheur
Dont il jouit et dont il est l'auteur
Depuis son heureux hymenée
Cet époux fortuné ajoute à l'agrément
Du cercle peu nombreux mais du cercle charmant
Qui de Brezal en ce moment
Environne la cheminée
On y trouve dans ce grand château
Le bonheur et les moeurs des plus simples cabanes  
Et par un prodige nouveau
Tous les coeurs y sont diaphanes
Et gagnent tous de l'être. Un bien tendre bouton
De quarante et un jours et premier rejetton 2
De la tige la plus aimable
Croit à l'ombre de ces beaux lieux.
Que son sort fera d'envieux !
Que son destin est désirable !
Pour l'élever divinement
Voici le seul conseil que j'offre à sa maman
Oui cette aimable et tendre mère
Doit s'imposer pour loi première
Et même pour unique loi
De répéter sans cesse à cet enfant si chère :
Jenny, pensez, parlez, agissez comme moi,
A Sausonne en tous tems, le ciel fut propice
Elle unit trop de vertus et d'attraits
Pour que formant sa fille sur ses traits
Elle fasse penser jamais
A la fable de l'écrevisse.
    L. D. B. B.
1 René François de MONTBOURCHER, qui vient d'épouser Marie Josèphe Julienne de KERSAUZON, dite "Pouponne", le 18 janvier 1776. Dans un autre poème, il est appelé le "dragon de Pouponne".
2 Marie Jeanne Françoise de TINTENIAC, dite Jenny, vient de naître le 31 janvier 1776. On trouvera le récit de ces mésaventures dans un des chapitres de ce site.
 15  11 mars 1776

Lettre de Jenny      
à Mme la comtesse de Tinténiac sur la première visite que le comte
de Tinténiac, accompagné de l'abbé de Boisbilly, lui fit à la nourrice 1
 ~~~~~~~~~~

Ah ! Maman 2 tirez-moi de mon incertitude
Deux hommes sont venus troubler ma solitude
Etois-je réveillée ou bien dans le sommeil ?
Je les ai vu du moins en songe
Et mon coeur qui battait à l'aspect de l'un d'eux
En le voyant se sentoit trop heureux
Pour qu'un plaisir si vif fut l'effet d'un mensonge
Il me prévint d'un sourire gracieux
Dans tous ses traits est peinte la jeunesse
Dans son maintien, grâce, aisance, noblesse
Et ses yeux ! Maman, et ses yeux !
Lorsqu'il me regardait se mêlaient de tendresse.
Maman, je ne le connois pas
Mais tenez, je l'avoue (on dit tout à sa mère)
Si les enfants choisissaient leur papa
Il serait sûrement mon père.
Son compagnon tout habillé de noir
Avec tant d'intérêt regardoit votre fille
Que dans ses yeux aussi, je crus apercevoir
Qu'il me disait : "Jenny, daignez me recevoir
Comme un ami de la famille".
Ainsi fut-il reçu, point de cris, point de pleurs,
Je fus de politesse extrême,
Mon nourricier se conduisit de même,
A mes deux visiteurs il fit les grands honneurs
Il essuya le banc, approcha l'escabelle
Puis mes hôtes assis font une kyrielle
De questions sur ma santé.
Si les dents me poussoient ? Si j'avais la colique ?
Si j'avais bien dormi ? Si j'avais bien têté ?
Si l'on avait pour moi dans mon séjour rustique
Les petits soins de propretés ?
Soins nécessaires à mon âge ;
Et sur ce, je vis le moment
Ou de mon petit personnage
Pour leur prouver combien on me tient proprement
On allait à leurs yeux faire tout l'étalage.
Je l'empêchai bien cependant
En demandant à boire, et pendant que je tête
Mes deux messieurs se mettent à causer ;
Ah ! ma tendre maman, à ma petite tête
Combien ils ont donné d'objets à méditer
Ils parlaient de mon ignorance
De l'instinct de mes premiers ans
Et des attributs de l'enfance
De sa faiblesse et de chaque nuance
Qui doit marquer les développemens
Et les progrès de mon intelligence
De mes petits désirs de tous mes mouvemens
De mes regards, de mes soucis naissants
Et surtout de mon innoncence
Puis à l'envie répétaient tant et plus ;
Que sans cesse le ciel préside à sa conduite
" Et que Dieu, le Dieu des vertus
" Bénisse la pauvre petite
Maman, ce n'est pas tout, ils parlaient des douleurs
Que je dois éprouver au cours de ma vie
(Ils faisaient disaient-ils de la philosophie)
Puis en me regardant versaient presque des pleurs.
Mais, moi, Maman j'ai grande envie
De ne pas croire à ces malheurs
Serait-il vrai qu'ayant la force pour partage
Les hommes contre nous ont dicté mille loix ?
Qu'ils se sont déclarés seuls rois
Et de la femme et du ménage ?
Que l'ignorance et l'esclavage
Par un abus bien cruel de leurs droits
Sont devenus notre apanage ?
Je ne crois pas un mot, car enfin vous Maman,
Je ne dis pas que vous soyez savante
Mais vous savez bien des choses pourtant
Tout l'utile d'abord puis les arts d'agrément,
Dessin, musique, histoire et mon aimable tante
De la même maîtresse en apprit tout autant ;
Ce bon monsieur tout noir en convenait vraiment
Il convenait encore, ma petite maman,
Que les joujoux trésors du premier âge
Environnaient votre berceau
Vous eûtes tour à tour le hochet le plus beau
Une grande poupée et son petit ménage
Un bilboquet, une boëte à bonbons,
Presque tous les jours une image !
Vous eûtes des pinceaux, des couleurs, des crayons
Des instrumens, des livres, des poupons
Un petit chien et des oiseaux en cage
Voilà pour le plaisir... voici pour le bonheur
Vous aviez une tendre une charmante soeur !
Et grande maman. Cette maman si sage !
Qui formait votre esprit, qui gardait votre coeur
Pour vous en préparer le plus heureux usage.
Perdant la liberté, versâtes-vous des pleurs ?
Non en payant comptant le coeur que l'on vous donne
La chaîne de l'hymen devient chaînes de fleurs
Et l'amour la change en couronne ;
Maman vous l'avez éprouvé
Au moment où quittant votre nom de Sansonne
Vous rendiez le serment qui vous était prêté.
Aux autheurs de nos jours heure délicieuse !
Où papa par eux adopté
Avec eux fut associé
Au bonheur de vous rendre heureuse.
ça Maman, contre un fait que vaut un argument
Rien. Mais rien. On pouvait citer également
A mes deux raisonneurs ma tante la Dragonne
Dont ils faisaient l'éloge tant et tant
Son bonheur a doublé c'est son seul changement
Et dans les yeux du Dragon de Pouponne
Ne lit-on pas à chaque instant
Qu'il jura de l'aimer et que jamais personne
Ne sera moins tenté de trahir son serment ?
J'aurais voulu parler, mais ma chère Maman,
Tous les sons expiraient sur ma bouche mignonne
Hélas ! Chez un tendre enfant
L'organe de la voix d'une faiblesse extrême,
N'obéit pas encor à son entendement,
Et je puis tout au plus en ce moment
Bégayer "Maman, je vous aime".
Mes deux hôtes entre convinrent cependant
Qu'il est pour les mamans une volupté pure
Et qui compense avec usure
Les maux auxquels les condamne en naissant
La loix de l'homme et celle de Nature.
Ils disaient que déjà ce plaisir vertueux
Remplit votre âme toute entière.
Et qu'au moment auquel mes petits yeux
S'entrouvirent à la lumière,
La main bienfaisante des Dieux
Versa dans le coeur de ma mère
Ce consolateur précieux
Plus fort que la douleur même la plus cruelle
Le sentiment délicieux
De la tendresse maternelle
Ah ! Que mon sort doit faire de jaloux !
Qu'il me paroit digne d'envie !
Puisque des sentimens de Maman le plus doux
Est celui qui fera le bonheur de ma vie.
Je souris, concevant un espoir si flatteur
On en cherchait la cause, on en trouvait une autre
Elle n'était que dans mon coeur
Et mon coeur l'adressait au votre.
Sur ce, mes visteurs s'éloignèrent du lieu
Que ma première enfance habite,
En répétant "Que le bon Dieu
Bénisse la petite".
O Dieu puisse bientôt, Maman, se rétablir,
Votre santé qui m'est si chère,
Je me souviens toujours de ce tendre désir
Que vous eûtes de me nourrir
Ah ! Maman ! Vous vouliez être deux fois ma mère
Les maux que malgré moi je vous faisais souffrir
Nous privent toutes deux de ce double plaisir
Mais ma douleur deviendra plus légère
Et j'en perdrai presque le souvenir
Si cet événement doit un peu concourir
A me faire embrasser plutôt un petit frère
J'entens ici les bonnes gens
Se dire entre eux qu'il sera bientôt tems
De réformer ma première toilette,
De me donner de libres mouvemens
La robe à manche ou bien la chemisette ;
J'ignore leurs motifs mais je songe tout bas
Que les miens près de vous vaudraient bien ceux des autres
Car, Maman, je ne veux mes bras
Que pour me jeter dans les votres
Encore adieu. Venez vite me voir
De votre éloignement je suis impatiente,
Venez. Je tâcherai de vous bien recevoir
Et de mes nourriciers vous serez très contente
Ils vivent bien chrétiennement
D'une manière édifiante
Et me tiennent très proprement.
Mais contemplant ma figure enfantine
Ils se disputent très souvent.
Les uns disent : "Jenny est le portrait vivant
De son papa ou de sa grand maman".
D'autres disent : "De vous, ou bien de ma tantine".
D'autres trouvent en moi cet air timide et fin
Moitié doux et moitié malin
De votre charmante cousine.
J'écoute tout en souriant,
Et je conclus que votre fille
Est et sera toujours, ma petite Maman,
L'enfant de toute la famille.
Puisent ces vers vous amuser,
Maman, j'en serai toute fière
(Non pas que sur l'auteur je veuille en imposer
Ni donner qu'à penser qu'en ma faible lizière
J'eusse pu les écrire ou bien les composer)
Mais je tiens de mon secrétaire
Qui n'est pas homme à me tromper,
Maman, que pour les inspirer
Il faut bien plus que pour les faire.
L.D.B.B.
1 Le poème suivant nous apprend que la nourrice de Jenny de Tinteniac habitait Lanneuffret
2 La maman de Jenny était Marie Yvonne Guillemette Xaverine de KERSAUZON, alias "Sansonne", épouse de Hyacinthe de TINTENIAC
 16  23 mars 1776

Le petit présent - Epître à ma tante           
~~~~~~~

Mes nourriciers sommeillent tous
Et je vous écris en cachette,
Pour une affaire très secrète
Que je ne veux dire qu'à vous.
Mon secrétaire seul est dans la confidence,
Je le connois sage et discret,
Entre vous deux sur un secret
On doit avoir pleine assurance.
Le voici donc ce secret important
Je veux faire à quelqu'un un beau Petit Présent
Et déjà Tantine 1 je pense
Que vous devinez bien à qui ?... C'est à Maman
Mais je suis très embarrassée,
Car, vous le avez, je n'ai rien,
Rien du tout. Non pas même encore une poupée
A mon âge a-t-on d'autre bien
Que des besoins, des pleurs, de la faiblesse ?
Qui pendant tous nos premiers ans
Sollicitent de nos parents
Les soins, la pitié, la tendresse
Hélas ! Et sans ces soins vivrais-je un seul instant ?
De cet état si dépendant
Nature n'exempte personne ;
Il est commun à moi... au fils de l'indigent...
A l'héritier de la couronne.
L'enfant qui doit un jour régner sur l'univers
Pendant qu'il est aux mains de sa nourrice
N'est-il pas son sujet ? Soumis à ses travers ?
A ses erreurs ? A son caprice ?
Ses langes, ses cordons ne sont-ils pas des fers ?
Il a besoin de tous, à tous est inutile.
Pour méditer matière bien fertile !
Ainsi le plus brillant berceau
Fait déjà voir ce que nous sommes
Et prouve autant que le tombeau
L'égalité de tous les hommes.
(Je pense quelquefois sur mon petit chevet)
En méditant sur le motif secret
Des misères de notre enfance
Je croirai que la providence,
(Autant qu'il est permis de sonder ses décrets)
Voulut accoutumer les pères aux bienfaits
Et les enfants à la reconnaissance.
Ah ! Que me voilà bien loin de mon Petit présent.
Tantine il faut s'en prendre à l'esprit de l'enfant
Qui promène au même moment
De Paris à Brézal, et de Brézal à Rome.
On fait à sa poupée une grave leçon
Et dans l'instant changeant de ton
Sur le grand catéchisme on barbouille un bonbon.
    Mais revenons à mon Petit présent
Qui me tient bien au coeur, je le voudrais charmant
Il doit l'être, il est pour ma mère
Ma tendre petite maman !
Ça Tantine, je veux fournir le diamant
Et vous serez le lapidaire ;
Car le présent se faisant en mon nom
J'y dois au moins être pour la matière,
Et je vous tiens quitte pour la façon.
Ce n'est pas avec moi, Tantine, qu'il faut feindre
Car c'est un grand péché de tromper les enfants
Trêve de modestie. A mille autres talents
Vous unissez ceux de plaire et peindre.
Partez donc de Brezal avec Tonton Dragon 2
(Car dans tous les métiers il faut un compagnon).
Dites que vous partez pour faire une retraite,
Vous la ferez aussi et même bien parfaite.
Vous apportez à Lanneuvret,
Pinceaux, couleurs et chevalet
Tonton si complaisant vous tiendra la palette
En moins de ien vous faites mon portrait ;
Maman le trouvera parfait
Ne fut-il qu'à la silhouette.
A ce beau petit jeu dans les premiers moments
Vous pourrez bien mettre martel en tête
A tous mes nourriciers. Ce sont de bonnes gens
Mais vraiment des gens de village,
Ils ne sauront que dire, que penser
En voyant tout votre étalage.
Aux sorciers par ici on croit dur comme fer ;
Les simples ont ce faible : il n'est pas pis qu'un autre
De grands esprits en ont qui leur font plus grand tort
On croira que Tonton vient me jeter un sort
Eh ! Plut au ciel pourvu qu'il fut semblable au votre
Mais je compte sur le recteur
Il sçaura bien prendre et donner le change
Me peignant en amour du meilleur de son coeur
Il croira, soutiendra qu'on a peint mon bon ange.
Quand mon portrait sera fini
Vous le ferez monter sur une tabatière
Point belle, s'il vous plaît. Du simple, de l'uni,
De l'écaille ou du bois, n'importe la matière,
Point d'or surtout ; c'est bon pour grand-maman
Qui d'un bijou riche et brillant
Galantise (?) mon secrétaire ;
Moi je ne puis donner qu'un tout Petit présent.
Ah ! Quel plaisir si notre boëte
Pouvait en un seul jour se peindre et se finir !
Pour bouquet à maman nous aurions pu l'offrir
Car c'est je crois lundi sa fête.
Je crois déjà la voir cette tendre maman !
D'un oeil plein d'intérêt, regardant, contemplant
Ma petite physionomie
Près d'elle mon papa fait de la symphonie 3
Et tout en la faisant lui voit l'oeil attendri ;
" Ah ! Qu'est-ce donc ma bonne amie ?
" As-tu quelques chagrins ? ... Chagrins ! non, mon ami
" Puis-je en avoir et t'être unie ?
" Je regardai notre Jenny
" Viens donc la voir aussi, laisse là ta musique " .
Papa laisse tomber l'archet
On se regarde... on est muet...
Mais que du coeur au coeur ce silence s'explique !
On m'examine à qui mieux mieux
Et contemplant Jenny dans ses lizières
Mes parens de vingt ans s'attendrissent tous deux
Tout comme s'ils étaient grands pères
Voyez pourtant l'effet de mon Petit présent !
Et ce n'est pas le seul, j'en prévois plus d'un autre :
S'il existe quelque étranger chez ma bonne mère
Ami de vos amis, digne d'être le vôtre
(Tel par exemple que celui
Que vous possédez aujourd'hui)
Comme sans y penser maman tire sa boëte
L'étranger l'aperçoit et dit d'un air honnête
" Madame, permettez... peut-on voir le bijou ? "
Maman le retirant, mais le rendant bien vite
" Ah ! Monsieur, ce n'est qu'un joujou,
" Je voudrais qu'à vos yeux il eut quelque mérite
" Il en a beaucoup pour mon coeur
" Il est l'ouvrage de ma soeur
" Et c'est le portrait de ma fille. "
Et pendant que monsieur observe en curieux,
Maman vous le couve des yeux,
Pour épier s'il me trouve gentille.
L'étranger vraiment amateur
Et qui plus est connaisseur
Ami des arts, ami de la nature
Dit en regardant la miniature :
" Il faut éloge presque égal
" Pour l'auteur de l'original
" Et pour la main qui traça la peinture
" C'est pure vérité, ce n'est point compliment,
" J'ai moi-même autrefois cultivé ce talent
" Et je l'aimais à la folie,
" Mais depuis environ douze ans 4
" Tous les malheurs de la patrie
" M'ont enlevé tous ces moments.
" Les exils, les châteaux et les lettres sinistres
" Que sur le cachet [du] feu Roi
" A nos concitoyens, à mes parens à moi
" Distribuaient les feus ministres...
" Le sentiment cher et sacré
" De la piété filiale
" Dans mon coeur encore redoublé
" Par la tendresse conjugale...
" Les erreurs du gouvernement,
" Et le procès de commissaires,
" Les Etats et le Parlement,
" La multitude des affaires,
" Enfin tous les événemens
" Auxquels les hôtes de céans
" Prenaient une part si sincère
" M'ont fait négliger les talens
" Qui dans ma jeunesse première
" J'en ai perdu, non le goût, mais l'usage
" Et peut-être qu'en ce moment
" A peine je sçaurais lever un païsage
" De mon ancien apprentissage
" Il me reste assez cependant,
" Non pour apprécier peut-être habilement,
" Mais pour admirer votre ouvrage.
" Sans doute vous avez un porte feuille ici
" Dans lequel tout est recueilli ?
" Serait-ce être indiscret ? Mesdames, je me flatte
" Que vous m'accorderez..." Ouf, la timide Agathe 5
Tremble déjà de peur dans son leste pourpoint
Un rose plus marqué colore son visage.
" Mais, dame, aussi c'est trop cousine, il ne faut pas
" Montrer à ce monsieur tout notre barbouillage
" Que la peste soit de Jenny
" Et de monsieur son secrétaire
" Ils avaient vraiment bien affaire
" De me déconcerter ainsi".
De cette petite colère
L'étranger qui la voit sincère
N'est ni surpris ni mécontents ;
Il sçait qu'à côté du talent
Marche toujours la modestie
Qu'elle en est même l'ornement.
Il insiste encore et supplie...
Il faut bien céder, on se rend.
Il parcourt successivement
Les ouvrages de Tantine 6
Et de ma petite maman
Et de la timide cousine.
Vous recevez de l'amateur
Des éloges sans fin, mais il n'est point flatteur
Il ose y joindre une saine critique,
Vous y donnez lieu rarement,
Mais dans le cas tout franchement
Sur vos fautes même il s'explique
Et dès lors son éloge est plus intéressant ;
De la peinture on passe à la musique.
On parcourt tous les instruments,
Ensuite on raisonne physique
Dont on sçait bien les élémens,
Un mouvement patriotique
Conduit tout naturellement
A faire un peu de politique
Enfin le même goût pour les mêmes talens,
Un penchant pour la bonhommie,
L'identité des sentimens,
Le même amour pour la Patrie,
Je ne sçais quelle sympathie
Qui prévient met à l'aise et lie
Entre eux tous les honnêtes gens,
Donnent de part et d'autre une libre assurance
Sans s'en apercevoir on a fait connaissance
Et c'est l'ouvrage d'un moment
Mais bien l'ouvrage aussi de mon Petit présent.
Tantine vous viendrez me peindre sûrement...
Maintenant mon inquiétude
Est de sçavoir omment vous me peindrez
Dans quel costume et dans quelle attitude ?
Tantine, vous déciderez.
Mais en grâce je vous conjure
Donnez beaucoup à la nature,
Point de masque en divinité
A quoi bon ces dieux de la fable
J'aime mieux ma simplicité.
Peinte en amour serais-je plus aimable ?
Peignez-moi donc tout naturellement,
Mais observez bien seulement
De mettre assez de draperie
Pour que le portrait soit décent
Et rassurer ma modestie...
Vous pourriez d'un coup de pinceau
Peindre aussi mon vieux secrétaire
(Non pas en grave commissaire
Il ferait trop ombre au tableau)
Mais bien s'enveloppant des langes de l'enfance
Et s'inclinant vers mon berceau
Pour amuser mon innocence
Il est vieux, vieux, il a quarante ans plus que moi
Cependant, Tantine, je crois,
Et j'ai même pleine assurance,
Que dans les jeux, vrais jeux d'enfance,
Il n'entre point de complaisance,
Il est tout naturellement.
Et j'aperçois quand il m'amuse
Que c'est pour son plaisir autant que pour le mien
J'ai cependant voulu savoir pourquoi sa muse
S'est fort attachée à moi ?... Sçavez-vous bien
Comme il ma répondu ?... Qui m'aime, aime mon âge
D'un tel motif j'eus lieu d'être étonnée.
L'entente est au diseur. Peut-être a-t-il raison ?
Mais de cette comparaison
Je fus un peu scandalisée.
Il l'aperçut et dans l'instant,
Me répondant plus gravement,
Il me dit d'un ton presque sage
Qu'il se croyait bon homme, et que les bonnes gens
Trouvent des charmes séduisans
Dans la candeur du premier âge.
D'après ce beau raisonnement
Ne vous prendrait-il pas un peu pour un enfant ?
J'en ai peur, ma belle Tantine.
J'en crains tout autant pour maman
Et pour la timide cousine...
Car en voilà bien long sur mon Petit présent.
A Dieu. De mon vieux secrétaire
Je crains de fatiguer
Non pas la tête mais la main.
Nous n'avons pourtant pas épuisé la matière ;
Quand on veut faire de l'esprit
On est bientôt au bout de la carrière ;
Quand c'est le coeur qui parle, on n'a jamais tout dit.
Bonsoir, Tantine, il est minuit
Le reste au prochain ordinaire. L.D.B.B.
1 La tantine de Jenny, c'est bien sûr Marie Josèphe Julienne de KERSAUZON, "Pouponne", épouse de René François de MONTBOURCHER.
      Elle est la soeur Marie Yvonne Guillemette Xaverine de KERSAUZON, "Sansonne", épouse de Hyacinthe de TINTENIAC.
2 "Tonton Dragon", est donc le marquis de Montbourcher. Dans le poème précédent, il est appelé le "Dragon de Pouponne et Pouponne est appelée "la Dragonne".
3 On apprend que M. de Tinténiac est musicien : "mon papa fait de la symphonie" et plus loin "Papa laisse tomber l'archet "
4 Il semble bien que de Boisbilly parle ici de lui, car il eut des ennuis suite à une chanson écrite en 1764, douze ans plus tôt donc, et qui ridiculisait M. de Laverdy,
      le contrôleur-général des finances de Louis XV et le duc d'Aiguillon.
5 Il s'agit d'Agathe de Kerampuilh, cousine de Mme de Tinténiac, la mère de Jenny
6 On apprend donc que les deux soeurs de Kersauson et leur cousine Agathe s'adonnent à la peinture
 17  6 mai 1776

Impromptu         
Adressé du Grand Chemin à Mlle De ... au château de ...
Il est relatif aux circonstances de la conversation du moment du départ
~~~~~~~~~~

Il est déjà six heures moins un quart
A peine arriverois-je avant la nuit fermante
Ma montre toujours en retard
Quand d'une demeure charmante
Il faut marquer l'instant de mon départ.
Dès que je suis parti à la marche moins lente   
Le tems semble hâter son cours
Et sa marche précipitée
S'il avançait ainsi pour hâter mon retour
Lui serait plus que pardonnée.
Adieu. Je serai dès ce soir
De tous vos sentimens l'interprète fidèle
Près d'une soeur digne de vous avoir
Et pour copie et pour modèle.
Je vous griffonne au coin d'un champ,
Le conducteur de votre mule
Me paraît en avoir un grand étonnement
Mais dut-il me trouver cent fois plus ridicule
Avant que de finir je dois vous engager
A présenter mon plus soumis hommage
A ce cercle dont l'assemblage
Vaut l'univers pour qui sçait le juger
Trop au-dessus de mes louanges
Par les talens, par l'esprit, par le coeur
Elles ont comme votre soeur
Et l'objet immortel de ma juste douleur
Et les vertus et les charmes des anges.
 18 1773

Lettre à Mlle de Coataven         
(Jacquelot) Depuis Madame de Pradroi 1
Rennes le 23 décembre 1773
~~~~~~~~~~

Recevez aimable sorcière
Aujourd'hui mon remerciement
Il est en vérité sincère.
Comment ! Sous un déguisement
Fort bizarre et peu séduisant,
Quoique jeune vive et légère
Vous découvrez le sentiment
Que la plus aimable bergère
Fait naître au coeur de son amant ?
Vous devinez que le galant
Exprès a choisi pour vous plaire
Le plus grotesque ajustement !
   Par doublet charmante sorcière
Recevez mon remerciement
A combien de reconnaissance
Ne vous dois-je pas en ce jour
Vous avez entendu l'Amour
Gémir dans ma longue romance
Vous m'évitez un embarras
Mais l'embarras le plus extrême
Epris de vos tendres appas
J'en raisonnais avec moi-même
Je me disais : Comment hélas !
Oser lâcher un "je vous aime" ;
Je le lâchais pourtant tout bas
Mais tout haut je ne l'osais pas.
Vous sentez ce qu'il en coûte
Quand le coeur est gros d'un soupir
Pour l'arrêter, le retenir
Et pout l'étouffer sur la route !
Le lâcher c'est être indiscret
Ce n'est qu'en tremblant qu'on respire
Mais en le gardant tout à fait
On souffre hélas mort et martire.
Peut-être avez-vous éprouvé
Parfois cette étrange torture
Car le tableau de la nature
N'est qu'un seul tableau répété.
Fin de mon coeur sans nul mystère
Par triplet aimable sorcière
Recevez mon remerciement.
Vous savez que dans toute affaire
Faut pour premier preliminaire
S'accorder sur les qualités
Lorsque ces points sont contestés
On se chicane, on incidente
Et laissant le fait principal
En pure perte on se tourmente.
Nous avons évité ce mal
Nous débutons avec simplesse
En convenant tout bonnement
Que je suis votre tendre amant
Et vous ma charmante maîtresse
Partons de là. Et maintenant
Trouvez bon que je vous expose
D'un singulier déguisement
Quelle est la véritable cause
Vous savez, ma tendre sorcière,
Qu'avant de parvenir au but
D'une raison pleine et entière
Tout homme hélas doit un tribut
Et qu'à la jeunesse première
Il faut le payer au début.
Je sçais que votre sage frère 2
A cette universelle loi
Dans tous les tems sçut se soustraire
L'exemple est rare, et sur ma foi,
Il est le seul que je connaisse
Depuis le berger jusqu'au roi
Qui n'ait jamais eu de jeunesse
Et pour ce, entre vous et moi
Il me plaît assez pour ma nièce 3
Or donc vous sçavez qu'autrefois
C'était si j'en ai souvenance
Vers mil-sept-cent-soixante-et-trois
Je faisais l'abbé d'importance
J'étais comme un abbé de cour
Toujours frisé à la moutonne

Et dans tous les instants du jour
Je souriais à ma personne
Et je crois même aimable bonne
Qu'alors je me faisais l'amour.
Un jour dans votre voisinage
Fier de mon petit étalage

Et d'un parfait contentement
Je vois arriver l'équipage
Qui conduisait Papa-Maman
Vos deux soeurs et monsieur Le Sage.
Tout plein de mes légers appas
J'aurais eu peine, peine extrême
A croire qu'on ne m'aimât pas
Autant que je m'aimais moi-même ;
Papillonnant en prose, en vers,
A tout j'avais l'air de prétendre
Et je croiois comme Alexandre
Devoir conquérir l'univers.
Mon pauvre esprit était bien bête
Ah ! Quelles furent mes douleurs
Quand j'aperçus que de vos deux soeurs
J'avais net manqué la conquête.
Je les entendis en chute chute
Rire de mon papillonnage
Et sur le ton du persiflage
Mettre mon mérite au rebut.
Pour un rien en Basse-Bretagne
Sur le champ j'aurais retourné
Je me disais : "Quoi ! J'ai manqué
Une conquête... de campagne !
Ah ! C'en est trop, quittons Piré",
J'étais vif et dans le jeune âge
On a pris son parti soudain
J'allais à Quimper Corentin
Cacher ma honte et mon outrage...
Mais un silphe ou bien un lutin
Habitant, dit-on, d'un feuillage
Qui tout près de votre jardin
En tout tems donne de l'ombrage
Vint m'éveiller de grand matin.
" Restez, dit-il, on part demain
" J'ai vu préparer l'équipage
" Apprenez pourtant en passant
" Qu'au mérite d'un élégant
" La raison ne rend point hommage
" C'est moins que rien aux yeux du sage
" Bon esprit, bon coeur et bon sens
" Peuvent seuls avoir son suffrage
" Corrigez-vous et dans dix ans
" Vous pourrez plaire d'avantage."
Tout est rangé, tout est écrit
Dans le livre des destinées
Car enfin qui le l'aurait dit
Que juste au bout de dix années
Un enfant qui n'existait pas
Entre tems fut venu au monde
Et qu'à huit ans ses premiers pas
Seraient sur la machine ronde
Dirigés par son cher tonton,
Que du fin fond de L'Armorique
J'irais conduire le poupon
A ce collège de renom
D'où votre frère en Rhétorique
Vit la société jésuistique
Sortir avec lui sans façon
Que de retour de mon voyage
J'irais dans votre voisinage
Voir les dieux d'hymen et d'amour
Faisant ensemble et tour à tour
Le bonheur d'un nouveau ménage.
Que époux vraiment heureux
Bien contens de leur existence
N'ayant à demander aux Dieux
Qu'à prolonger la jouissance
Des bienfaits qu'ils ont reçus d'eux
Songeraient encore l'un et l'autre
Qu'au sein de leur félicité
Leur bonheur peut être augmenté

Et par le mien et par le votre ;
Qu'ils ne formeraient de désirs
Que de voir leur aimable amie
A leur ami toujours unie
Heureux des mêmes plaisirs
Qui font la douceur de leur vie,
Que par un effet du hazard
A visiter votre hermitage
Ils auraient mis quelques retards
Afin que ce petit voyage
Me procurat l'occasion
De voir mon aimable sorcière
Et que sous l'habit et le ton
D'un gentilhomme bas breton
Je pusse l'aimer et lui plaire.
Je le répète, le destin
Est ici-bas notre plus grand maître
J'ignore à Quimper Corentin
Si vous êtes née ou à naître,
Et du sort de la suprême loi
Par un concours de circonstances
Dont la plupart n'ont apparences
De regarder ni vous ni moi
Prépare notre connaissance.
C'est l'effet de la providence
Quand tout fut fait, prêt et combiné
Pour vous aller faire visite
Je me souviens qu'au tems passé
Tout mon mérite brillanté
Avait eu peu de réussite.
Depuis dix ans, j'ai médité
Et je crois m'être démontré
Que l'on ne plaît pas par système,
Il est bien plus de sureté
A ne rien avoir d'emprunté
Et n'être jamais que soi-même
J'arrivai tel au Boisrouvray.
Faut qu'ici je le confesse
Je vous vis aimable traitresse
Et dès l'instant je vous aimai
Et me voilà martel en tête
Revenant le soir à Piré
L'esprit et le coeur tout occupés
De faire... quoi votre conquête.
J'avais retenu la leçon
Du lutin de votre bocage
Dix ans mûrissent la raison
Et je conviendrai sans façon
Que le tems m'a rendu très sage
Mes cheveux sont devenus gris
Pour les cacher j'ai pris perruque
On ne les voit plus arrondis
En boucles flotter sur ma nuque
Mon tein n'a plus ce coloris
Que je préférais à la rose

Ah ! J'ai perdu bien autre chose
Croyez-moi puisque je le dis.
Ces avant-coureurs de la vieillesse
Affligent, dit-on, bien des gens
Et troublent les derniers moments
De leur expirante jeunesse.
Ils sont de moi bien différens
A vos soeurs ma toute élégance
Aurait infiniment déplu
Et de là-même j'ai conclu
Que le jour de ma décadence
A vos yeux serait mes beaux jours
Et que la saison des amours
Dans mon hiver prendrait naissance,
Je voulus, dans cette espérance,
Bien assortir tous mes atours
A ma vieille et triste existence.
Je vous prend d'un gros Bas-Breton
La forme et l'allure et le ton
Et son habit couleur de vache
Et tout ce que dit la chanson ;
Admirez comme amour se cache !
Pour cette fois je réussis
J'arrivai, je vis, je vainquis
A peine ai-je aux pieds de vos charmes
Déposé le plus tendre coeur
Qu'à l'instant vous rendez les armes
Et me promettez le bonheur.
Voilà si j'ai bonne mémoire
De nos faits passés et présens
Pour mon coeur très intéressans
L'exacte et très prolixe histoire.
Parlons un peu de l'avenir
Le sage toujours y médite
Passé n'est plus présent nous quitte
Faire un projet c'est en jouir.
De la morale la plus sage
En Sorbonne j'ai fait un cours
Et là j'appris que les amours
Pour finir doivent avoir toujours
Un légitime mariage
Faut donc pour l'hymen nous unir
Et je crois malgré ma prêtrise
Que c'est pour moi chose permise
Si vous voulez y consentir.
En brûlant des plus chastes flammes
Ne pouvons nous pas en ce jour
En amitié changer l'amour
Et ne marier que nos âmes ?
Je sens fort bien que ce marché
A bien des gens pourrait déplaire
A commencer par votre frère
Qui quoique sage en vérité
S'en tiendrait fort peu contenté
Mais... Chut, ce n'est pas notre affaire.
Quant à nous deux, il est certain
Que je suis cadet, vous cadette
Les esprits mangent peu de pain
Et notre petit saint frusquin
Pour leur suffire est fort honnête
La chère sera bientôt prête,
Lorsque nos âmes auront faim.
   Avant de conclure l'affaire
Je dois vous parler franchement
Et sans aucun déguisement
De mon ton et de ma manière
Car on n'en vit que plus heureux
Lorsqu'avant de serrer les noeuds
Noeuds éternels d'un mariage
Les futurs concertent entre eux
Des petits détails du ménage.
Tous deux alors ils ont le tems
De prendre l'avis des parens
Et le garçon comme la fille
Comme juste a tout le loisir
De proposer, de convenir
De ce qui peut faire plaisir
A l'une et à l'autre famille.
Et quand d'accord tout est conclus,
Arrêté, signé, convenu
Devant l'autel un monsieur Prêtre
Vient leur ordonner de s'aimer
Ils n'ont pas peine à le promettre
Moins encore à l'exécuter.
Voici donc ma tendre future
Comme je me le suis prescrit
De votre conjoint en esprit
Quel sera le ton et l'allure.
   Par erreur la dame nature
Alors que je fus fabriqué
M'avait donné par aventure
Un peu trop de gravité
Et dans ma première jeunesse
La nourrice que j'ai têtée
M'accusait même de tristesse

Et pour m'inspirer la gaîté
Plus de cent fois la diablesse
Très fort, mais très fort, m'a fouetté
Les bonnes gens quoiqu'on en dise
Donnent d'excellentes leçons
Et pour traiter leurs nourrissons

Faut les laisser faire à leur guise
De ma nourrice les secrets
Eurent un merveilleux succès
Et quand ma petite personne
Fut remise chez ma maman
Je me souviens distinctement
Que je faisais rire ma bonne
Qui depuis dix huit ou vingt ans
Montrait des gencives sans dents
Nature parfois se repose
Mais se réveille tôt après
Et ne sçaurait souffrir jamais
Une entière métamorphose
Et quoique fréquemment fouetté
De mon antique gravité
Il me reste encore quelque chose
Bien moins pourtant que de gaîté
De cette double qualité
Dès longtems j'ai fait le partage,
Ma future, et me suis flatté
Qu'à vos yeux il paraîtrait sage
A chaque instant on est forcé
De se répandre dans un monde
Où l'erreur, la méchanceté
Plus que jamais hélas abonde
Pour ce monde est ma gravité.
Même s'il était nécessaire
J'y saurais prendre un air austère
Approchant de la dignité.
Mais quand au sein de ma famille
Séjour de ma félicité
Présente à mon oeil contenté
Ma mère, mes soeurs et ma fille
Mon coeur alors en liberté
Etale toute sa gaîté.
Je me permets quelques saillies
D'un mauvais couplet de chanson
Je fais rire la compagnie
Et dès qu'il fait rire il est bon
La nièce agace le tonton

Ma perruque est de la partie
Mes neveux en font un bâton
Et leur enfance réjouie
Met le plaisir dans la maison
Où tout est gai comme pinçon
Deux ou trois amis, une amie
Nous viennent parfois sans façon
Prendre un souper mauvais ou bon
Sans craindre la mélancolie
Ainsi notre philosophie
Se réduit à cette leçon
Qu'il faut bien en chaque saison
D'une pénible et courte vie
Pour assaisonner la raison
Se permettre un grain de folie.
Ma vieille maman à nos jeux
Daigne toujours être présente
Et voir sa famille contente

C'est le comble de tous voeux
Par sa vertu et par son âge
Par sa tendresse et ses bienfaits
Certaine de tous nos respects
De notre amour de notre hommage
Chaque jour elle nous engage
A goûter toujours parmi nous
De tous les bonheurs les plus doux
Et la volupté du vrai sage.
L'union est notre apanage
Et c'est le plus riche de tous.
Que ce bonheur soit incipide
Pour tous les petits sémillans
Dont l'esprit léger, le coeur vuide
N'aime que les plaisirs bruyants
Qu'un petit maître un agréable
Nous juge, s'il veut, sérieux
Je ne serai point envieux
D'un sort qu'il prétend délectable.
Entre ma mère et mes neveux
Je n'en dirai pas moins à table
Le coeur en paix, l'esprit joyeux
" C'est chez soi qu'il faut être aimable
" C'est chez soi qu'il faut être heureux."
De mes plaisirs tendre future
Je vous ai tracé le tableau
Il est plus fidèle que beau
Et pris dans la seule nature
Mais songez bien que nos loisirs
Ne sont pas tous pour les plaisirs
Quel serait le poids de la vie
Si la cruelle oisiveté
De tous les bonheurs ennemie
Voyait mon inutilité.
A ses loix toujours asservie
Tous les matins le cabinet
De votre époux sera l'azile
C'est là qu'on peut dans le secret
Jouir du plaisir d'être utile.
   Comme nous aurons peu de bien
Nous n'aurons pas beaucoup d'affaires
Mais devons nous compter pour rien
Nos soeurs, nos neveux et nos frères.
Lorsque sous les drapeaux de Mars
Ils iront tous trois à la guerre
Courrir la gloire et les hazards
Nous pourrons veiller sur leur terre
Et hâter un peu le fermier
Qui souvent ne se presse guère
De venir remplir le rentier.
Si le démon de la chicane
Vient s'emparer de nos colons
Nous deux les accommoderons
(Pas s'il vous plaît à coup de canne
Comme un marquis de mes cantons)
Pour faire sentir à leurs âmes
Tout le bonheur de vivre unis
Vous cajolerez les maris
Moi je confesserai les femmes.
Nous éteindrons tous les procès
Quel plaisir dans notre hermitage
De dire à nos coeurs satisfaits
Tous nos fermiers vivent en paix
Et leur bonheur est notre ouvrage.
Ainsi quelque jour fatigués
Par l'âge ou les infirmités
Suite de l'humaine misère
Nous n'en serons pas moins joyeux
Car on n'est jamais malheureux
Quand on a quelque bien à faire.
Je devrais avant de finir
Le détail du futur ménage
Soumettre à vos yeux l'assemblage
De ce qu'il vous faudra souffrir.
J'ai des défauts et le plus sage
D'entre les mortels a les siens
Nous avons tous chacun les notres
Mais si vous pardonnez aux miens
Je vous promets d'aimer les votres.
   Je comptais pour tous vos parens
Vous mettre ici longue apostille
Mais je n'en aurais pas le tems
Tous mes respects à la famille
Dites leur à tous simplement
Que je les aime tendrement
Dites surtout à mon beau-père
Ainsi qu'à ma belle maman
Que chez eux dès en arrivant
Je veux arriver chez ma mère
Vous ne doutez pas sûrement
A quel point son fils la révère.
   A Dieu mon aimable moitié,
Tous mes vers vous feront pitié
Ma muse faible mais aisée
Marchant d'un pas précipitée
Réclame de votre bonté
Pour ma lettre mal corrigée
L'indulgence de l'amitié
Vous la trouverez peu limée
Mais c'est à Bonne que j'écris
Et la rime est dans la pensée
Quand on écrit pour ses amis.   L.D.B.B.

1 Voir plus bas, le lien de parenté entre l'abbé de Boisbilly et Mlle de Coataven
2 Bernardin de Jacquelot du Boisrouvray, le frère de Mlle de Coataven et époux de la nièce de l'abbé de Boisbilly.
3 Marguerite Jeanne Marie Thérèse Provost de la Bouexière de Boisbilly, la nièce de l'abbé.

  Laurent François PROVOST de la BOUEXIERE de BOISBILLY
& Marguerite Jacquette Perrine de BOUDIN DE LAUNAY
             
  |              
 



   
  |     |        
  Jean-Jacques Archibald PROVOST de la BOUEXIERE DE BOISBILLY 1736-1786
Notre abbé
    Edouard Bernard Charles Daniel PROVOST de la BOUEXIERE de BOISBILLY     Jean-François de JACQUELOT du BOISROUVRAY 1706-1774
& Marie-Jeanne de FROGERAY
 
        |     |  
    |    



 
        |     |     |  
        Marguerite Jeanne Marie Thérèse PROVOST de la BOUEXIÈRE de BOISBILLY     Bernardin de JACQUELOT du BOISROUVRAY 1744-1823     Bonne Jeanne Charlotte de JACQUELOT du BOISROUVRAY
1758-1807 Mlle de Coataven
&1780 Charles CADY de PRADOY
 
        |     |        
   



   

Bonne Jeanne Charlotte de JACQUELOT du BOISROUVRAY, née le 22/3/1758, Boisrouvray, Le Theil (35), décédée le 12/10/1807, Guérande (à 49 ans).
Mariée le 2/10/1780, Saint-Colomban, Quimperlé, avec Charles CADY de PRADOY, né le 18/12/1746, Guérande,
Conseiller-maître ordinaire à la Chambre des Comptes de Bretagne, Émigre à Londres avec Bernardin de Jacquelot du Boisrouvray.


Ce très long poème, est un peu énigmatique, pour un écclésiastique. Mais en y regardant de près, on remarque, par son vocabulaire la grande connivence et la complicité que son auteur avait, très certainement, avec la demoiselle. Leur lien de parenté expliquant sans doute cela, c'est la belle-soeur de sa nièce.

Le poème a le mérite de nous faire connaître quelques traits physiques l'abbé, dans sa jeunesse et dix ans plus tard. Il nous décrit aussi des aspects de son caractère, parfois grave, souvent gai et drôle, ainsi que des moments de vie familiale.

 19 

A Quimper le 12 juin 1774
~~~~~~~~~~

A pareil jour ma tendre soeur 1
Il vous plut de donner naissance
A l'enfant qui de l'existence
Fait aujourd'hui notre bonheur.
A célébrer l'anniversaire
De ce jour plus fortuné
De tous les jours de ma carrière
J'avais aujourd'hui destiné
Mon après-midi toute entière
Mais grâce à mon jeune confrère
Tous mes projets sont renversés
Il m'a décoché deux abbés
Dont je ne me souciais guère
Ils m'ont dérobé tout un jour
Où dans mon réduit solitaire
Je me proposais tour à tour
De chanter la fille et la mère.
Je n'ai qu'un moment pour le faire
Ce moment me paraît bien court.
Si tous les jours de notre vie
Etaient marqués par le bonheur
Je n'oserais faire ma soeur
A chacun d'eux une folie
Mais trop rarement ici bas
L'avare main des destinées
Sème quelques fleurs sous nos pas
Pour qu'hélas nous ne puissions pas
Marquer chacune des journées
Où nous avons reçu des Dieux
Les bienfaits les plus précieux
Par des traits qui pourraient déplaire
A la trop sévère raison
Mais quand le coeur fait la leçon
Triste raison il faut vous taire
Elle s'est tu depuis huit jours
Et pendant son heureux silence
Je cours la ville et les faubourgs
Et les marchands de connaissance
Toutes mes courses sont en vain
Enfin je m'adresse au cousin
Débarquant de l'Ille de France
Et lui demande avec instance
Six à sept aunes de Pékin
Il me donne pleine assurance
De les avoir au douze juin
Et grâce à sa diligence
Vous les déballerez demain
Aussitôt après ma partance
Ordre à la fidèle Deschamp
De faire venir sur le champ
La plus habile couturière
Qui de six aunes de matière
Lèvera très adroitement
Pour ma nièce De La Bouexière
Un déshabillé noir et blanc
Auquel il faudra cependant
Une allonge sur le derrière
Mais pour la laize du devant
Il faut la laisser toute entière.
L'aimable voisine Ferrière
Possède un certain pet en l'air
Qu'il faudra vous faire apporter
La structure est singulière
Le falbala n'est pas doublé.
Par cette coupe difficile
Une tailleuse très habile
D'un coupon pas trop étriqué
Fera tout un déshabillé
Cette épargne d'une doublure
D'un grand falbala voltigeant
N'est pas seul et la garniture
Peut en fournir également
La faisant en gaze et ruban.
Vous supplérez au bref aunage
De mon Pékin trop raccourci
Je ne sçaurais même peindre ici
A quel degré je suis marri
De n'en avoir pas davantage.
Lorsque l'aspirant de l'hymen
Le jour pompeux du guelladen
Viendra pour recevoir et faire
Un examen préliminaire
Je veux que Monsieur le galant
En vous tirant sa révérence
Observe votre cher enfant
Dans toute sa magnificence
Et s'il se trouve assez heureux
Pour vous plaire à l'une et à l'autre
Il vous adressera des voeux
Vous priant de former des noeuds
Pour son bonheur et pour le votre.
   Si je n'écoutais que mon coeur
J'aurais encor ma tendre soeur
Cent mille choses à vous dire
Mais je n'ai plus le temps d'écrire
Vous devinerez aisément
Tout ce que ma reconnoissance
Pour la mère de votre enfant
Vous doit au jour de sa naissance
Ses traits, sa bonté, sa candeur
A la tendresse fraternelle
Rappelant quelqu'un dont le coeur
Des milliers de coeurs fut le modèle...
Embrassez-la bien tendrement
Pour quelqu'un qui vous remercie
Tendre soeur d'un si doux présent
Qui fait le bonheur l'agrément
Et le vrai charme de ma vie.
Sur ce deballez de Penkin
Vous ferez encor bien du train
Ainsi qu'à notre jeune amie
Mais son train ne me fait pas peur
Et vous ma très aimable soeur
Ne grondez pas je vous en prie
Car je vous promets en honneur
Que c'est ma dernière folie.
   J'ajouterais encore beaucoup
A cette épître mal écrite ;
Mais j'aime mieux prendre la fuite.
Quand on a fait un mauvais coup
Il faut décamper au plus vite.

L.D.B.B.   

1 Thérèse, la soeur de l'abbé de Boisbilly, l'enfant en question était Marie Jeanne :

Laurent François PROVOST de la BOUEXIERE de BOISBILLY. Marié avec Marguerite Jacquette Perrine de BOUDIN DE LAUNAY, dont
 20 

A Madame Pauline de Cornulier
~~~~~~~~~~

D'un ciel sans nuage
La sérénité ;
La félicité
D'un coeur sans partage ;
Du soucis du sage
La douce gaîté ;
Eclat de beauté
Qui fait qu'on délire
Sensibilité
Qui fait qu'on soupire ;
De l'esprit sans fard
Des attraits sans art
Coeur ou vertu pure
Et tendre nature
Confondant leurs droits
Font chérir leurs lois.
Sur lèvres de rose
Mollement repose
Simple vérité
Doucement tenté
Amour se propose
D'y cueillir s'il ose
Fleur de volupté
Mais sagesse oppose
A témérité
Sa sévérité
Mine douce et fine
Offre cent appas
Et fait que tout bas
Charmante Pauline, 1
On en imagine.
Cent qu'on ne voit pas
Mais qu'amour devine ;
Plein de tes attraits
Ainsi de tes traits
Il fait l'assemblage,
Et seul avec moi
Dans mon hermitage
Trace ton image...
Moins belle que toi !

L.D.B.B.

Cette pièce est une plaisanterie de société. L'abbé de Boisbilly avoit écrit chaque vers sur une carte ; il jeta le jeu sur une table, défiant les personnes de la compagnie de l'arranger de manière à y trouver un sens, ce à quoi elles ne purent parvenir ; alors il les disposa dans cet ordre qui présente le portrait flatteur de la maîtresse de maison.

1 Cette Pauline de Cornulier est Jeanne Pauline de Cornulier, voir plus bas.

M. BAREAU de GIRAC, père.

Voir le poème suivant

Toussaint de CORNULIER. Marié avec Marie-Angélique Sainte de CORNULIER, dont
 21  Sept. 1771

Chanson adressée à Madame de Girac                 
au nom de Mlle Adélaïde, sa fille, mariée depuis peu à M. le Président Catuélan.

Elle était alors au couvent à Paris
~~~~~~~~~~

Maman, il faut que je vous gronde,
J'ai pour cela mille raisons;
Vous avez fait chez les Bretons
La conquête de tout le monde,
Et vous ne m'en avez dit rien !
Ah ! Maman cela n'est pas bien.

Ne doit-on à qui vous aime
Rendre compte de son bonheur ?
Songez donc que mon jeune coeur
Est un autre petit vous-même ;
Maman, puisque vous l'avez fait,
Vous savez bien comment il est.

Je suis pour vous comme vous êtes
Pour ce que vous aimez le plus ;
Je crois briller de vos vertus,
Je suis fier de vos conquêtes,
Je suis riche de tous vos biens
Et vos plaisirs sont les miens.

Tendre Maman, la renommée
N'est pas si discrète que vous ;
Elle a publié parmi nous
A quel point vous êtes fêtée,
Au milieu du peuple breton
Dont parle toujours mon tonton (a)

Ces Bretons qu'il aime et qu'il vante
Depuis longtemps sont malheureux,
Vous êtes bien au milieu d'eux,
Car vous êtes compatissante ;
Et dans nos plus petits malheurs
Nos soupirs attirent vos pleurs.
 
Esprit, attraits, candeur de l'âme,
En moins d'un mois vous ont acquis
L'hommage de tous les maris,
Et le coeur de toutes les femmes ;
Ce triomphe, aux yeux de mon coeur,
Fait bien votre éloge et le leur.

Ah ! Maman que je suis contente
Que l'on célèbre, en prose, en vers
Vos yeux fermés, vos yeux ouverts (b)
Qu'on les admire et qu'on les chante ;
Quoiqu'on n'ait pourtant rien dit d'eux
Que je ne sache encor bien mieux.

Un matin à la dérobée
J'entrai chez vous à petit bruit ;
J'arrive au bord de votre lit ;
Maman n'était pas éveillée,
Et j'admirai dans ses yeux clos
Toutes les grâces du repos.

Maman, que vous êtes touchante !
La sérémité de vos traits
Peignait le plaisir et la paix,
Et vous paraissiez si contente
Que je vis bien en cet instant,
Que vous rêviez à votre enfant.

Le cour palpitant de tendresse,
Tout doucement je m'approchai,
Et sur la paupière j'osai
Vous imprimer une caresse ;
Votre oeil fermé le recevait
L'autre en s'ouvrant me le rendait.
Il est donc même pour l'enfance
Des moments qu'envieraient les Dieux !
Maman, je puisai dans vos yeux
La volupté de l'innocence,
Quand nos coeurs, pressant leurs soupirs,
Palpitaient des mêmes plaisirs.

Quand mon coeur s'observe et s'écoute,
Il croit qu'on aime rien autant
Dans l'univers, que la Maman ;
Mais il me survient quelque doute,
Tendre Maman quand je vous vois
Entre ma grand maman et moi.

Tantôt sur moi, tantôt sur elle,
Vos yeux expriment tout à tour
Et d'un enfant le vif amour,
Et la tendresse maternelle,
Sentiments où sont confondus
Les plaisirs avec les vertus.

Nos coeurs peuvent encore s'étendre
Car alors ne l'oublions pas
Mon petit frère et mon papa
Maman, mon coeur sensible et tendre
Ne s'épuise point à jouir,
J'aime à aimer, c'est mon plaisir.

Maman, il faut que je vous quitte
Mon frère m'attend au parloir.
Adieu ; daignez bien recevoir
Des couplets dont le seul mérite
Est de développer mon coeur
Comme on éparpille une fleur.

Envoy à Mme de Girac

De votre chère Adélaïde
J'emprunte la main et la voix ;
Comme elle, soumis à vos loix
Pouvois-je prendre un meilleur guide ?
Vous plaire est mon suprême bien
C'est mon bonheur comme le sien.

N'exigez point de signature ;
Qu'à ces traits mon coeur soit connu
Il est l'ami de la vertu,
Il est l'amant de la nature,
Et par vous, il est balancé
Entre l'amour et l'amitié.     L.D.B.B.

M. de la Granville, commissaire de marine
à St-Malo, ayant entendu dans le temps
chanter cette chanson en société, fit,
sur le champ et sur le même air, les
deux couplets suivants :

Anacréon, dans ses peintures,
Est aussi vif, aussi touchant,
Mais non pas plus intéressant
Que cet amant de la nature
Qui sent, ou je suis bien trompé,
Ce qu'il a si bien exprimé.

Le sentiment prend sur sa lyre
Le ton naïf et séduisant ;
Quand il peint ce coeur palpitant,
On est bien tenté de lui dire :
Où courrez-vous, Monsieur l'abbé
Vous allez vous casser le nez.
(a) M. de Girac, évêque de Rennes(b) allusion à une plaisanterie de société et à des couplets qu'on avait chantés peu de jours auparavant

* * * * *


Le duc d'Aiguillon
(plus d'informations)

Le dernier poème du recueil de l'abbé de Boisbilly est un peu particulier et dépasse, comme nous allons le voir, le cadre de Brezal :

Contexte :

Le roi de France est alors Louis XV. Pour financer ses guerres, il veut lever de nouveaux impôts. Les Etats de Bretagne sont réunis à Nantes pour examiner l'exigence royale, en présence du Duc d'Aiguillon, représentant de la couronne et gouverneur de la Province (portrait ci-contre). L'acte d'union de 1532 stipule, en effet, que, pour être effectifs, les impôts demandés par le roi doivent être acceptés par les Etats.

Cependant, déjà dans les années récentes, le gouvernement, par sa fiscalité abusive, vient de bafouer le traité franco-breton, mais pire encore il est revenu sur des engagements qu'il avait pris lui-même en contre-partie de "dons financiers" effectés par les Bretons. La coupe est pleine : les Etats refusent les nouveaux impôts. Le contrôleur général des finances de Louis XV, François de L'Averdy, écrit de Paris une lettre maladroite, qu'il fait lire en pleine assemblée des Etats, pour exhorter le duc d'Aiguillon à anéantir le refus breton.

L'abbé de Boisbilly, qui siège aux Etats en tant que député du chapitre de Quimper, traduit cette lettre en chanson qui excita le rire par tout le pays.

Conséquences :

Bien que de Boisbilly s'en défendit (pourtant ce poème porte bien la signature L.D.B.B. dans le présent recueil), cette chanson lui fut attribuée. Sans autre preuve, le ministre vexé le fit mettre à la Bastille. Il y passa six mois et fut exilé à Clermont, en Auvergne, jusqu'en 1769.

 22 

     Lettre de M. de L'Averdy, contrôleur général des finances, à M. le Duc d'Aiguillon, commandant en Bretagne, et premier commissaire du Roi
aux états tenus à Nantes en 1764

~~~~~~~~~~

Les anciens oracles se rendaient toujours en vers, afin qu'on les retint avec plus de facilité, et par la même raison, on les mettait quelquefois en chant ; on a cru devoir les mêmes honneurs aux sacrées paroles de M. Averdy, en donnant une traduction en vers français de sa lettre du 5 décembre 1764 à M. le Duc d'Aiguillon, lue de sa part en pleins Etats par M. le Duc de Rohan, président de la noblesse, le dimanche 9 du même mois.

Les lois scrupuleuses de la traduction ont laissé peu d'essor à l'enthousiasme poétique, aussi on prie le lecteur d'excuser le poète en faveur du traducteur. Pour la commodité publique on a adapté cet hymne sur l'air noble et célèbre : "Accompagné de plusieurs autres".
 

Texte de la lettre de M. L'AverdyTraduction en vers
En vérité, Monsieur le Duc, la folie de vos Etats de Bretagne devient incurable. En vérité, Monsieur le Duc,
Vos Etats ont le mal caduc,
Et leurs accès sont effroyables ;
Sur mon honneur, ils sont si fous
Qu'il nous faudra les loger tous,
Sous peu de jours aux Incurables.
Il ne reste plus d'autre parti à pendre que de faire régler au Conseil l'affaire des trois ordres 1 ; et après cette décision solemnelle,
il n'y aura plus de remède.
Je vais faire dans le conseil
Avec le plus grand appareil
Juger l'affaire des trois ordres
Et puis, après ce règlement,
Pas pour un diable, assurément,
On ne pourra plus en démordre
Demandez donc bien à l'ordre de la noblesse et à Monsieur de Kerguezec 2 en particulier, si leur intention est : Votre Monsieur de Kerguezec,
Qu'on donne pour un si grand Grec,
Et tout l'ordre de la noblesse
Pensent-ils nous faire la loi,
Et que tous les sujets du Roi
Payeront pour les tirer de presse ?
Premièrement, que toutes impositions cessent en Bretagne ; et s'ils comptent que les autres sujets du Roi payeront pour les Bretons.Je vous dirai, premièrement,
Que les Bretons, certainement,
Doivent être contribuables ;
Et tous ceux qui refuseront,
Aux yeux du Conseil, paroîtront
Révoltés et déraisonnables.
Secondement, veulent-ils forcer le gouvernement à remonter sur le ton de rigueur, et quitter le ton de douceur qu'il avait pris ? Je vous dirai, secondement
Qu'ils forcent le Gouvernement
A prendre un ton des plus sévères ;
A se monter à la rigueur,
Et quitter le ton de douceur
Qu'on avait pris dans leurs affaires.
Lorsque la raison et l'honnêteté conduisent les hommes, l'autorité peut céder, parce qu'il n'y a point d'inconvénient ; On voit souvent, sans nul danger,
Le maître à ses sujets céder,
Surtout dans le temps où nous sommes,
Quand la raison, l'honneteté,
Vis à vis de l'autorité,
Conduisent les esprits des hommes,
Mais lorsque la déraison et la révolte s'emparent des esprits, il ne reste d'autre parti à prendre que celui de la sévérité. Il y auroit du danger à en user autrement. Pense-t-on que le Roi laisse avilir à ce point son autorité ? Mais aussi lorsque le Démon
De révolte et de déraison
S'emparera de la noblesse,
Pense-t-on que Sa Majesté
Laisse avilir l'autorité
En reculant avec faiblesse.
Troisièmement, compte-t-on par là hâter le retour des mandés 3 (du parlement) ? Si la conduite de la noblesse avait été telle qu'elle devait être, il y a longtemps, Monsieur le Duc, que le Roi aurait accordé cette grace à votre demande. Je vous dirai, troisièmement
Que les mandés du Parlement
Sont quittes de reconnoisance
Vers les Gentilshomme Bretons,
Qui, se conduisant comme ils font,
Ont retardé leur audience.
Si l'Ordre s'était comporté
Comme il devoit en vérité
Et n'avait pas fait résistance
Le retour de chaque mandé
Dès longtemps était accordé,
Monsieur le Duc, à votre instance.
Mais je ne dois pas vous céler
Ni vous laisser ignorer
Que tous les jours le Roi s'irrite ;
Et, hier, il disait, hautement,
A quel point il est mécontent
Des Etats et de leur conduite.
Et, si avant huit jours, l'ordre de la noblesse n'a pas pris le parti convenable, le Roi est prêt à partir. Pour les en faire revenir
Et leur faire tout consentir
Mettez donc toute votre peine ;
Si vous ne pouvez réussir
Je vois le Roi prêt à partir
Monsieur le Duc, avant huitaine.
On croira que ce que je vous mande est un conte ; je puis cependant vous assurer que c'est la pure vérité.Ceci, de l'un à l'autre bout,
Semble un conte à dormir debout,
Mais cependant je vous assure
Que les trois articles présents,
Et le dernier très nommément
Sont la vérité toute pure.
Vous connoissez, Monsieur le Duc, l'attachement et tous les autres sentiments avec lesquels... etc...Vous connaissez l'attachement
Et tous les autres sentiments
Avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très humble serviteur
De L'Averdy, le contrôleur.
PS. Publiez s'il vous plaît ma lettre.
A Versailles, le 5 décembre 1764.

NB - Cette lettre n'était point une lettre de bureau comme celle du 4 décembre, qui disait presque les mêmes choses ; elle était écrite en entier par Monsieur De la Verdy de sa propre main et sur du papier ordinaire.
Fait en sortant de chez le Roi,
Mercredi, cinq du présent mois
De mil sept cent soixante quatre ;
Et le tout écrit de ma main,
Pour que vous soyez plus certain
Que l'on ne peut rien en rabattre.
Adresse

NB. Le 17 décembre 1748, la république de Gênes admit au nombre de ses notables, M. Wignerot, duc d'Aiguillon : son nom fut inscrit au livre d'or et il n'omet jamais ce titre de noblesse dans ses éminentes qualités.
Puis sur le dos il est écrit
Et contre-signé : Averdy
Que l'on remette la présente
A Wignerot, noble génois,
Premier commissaire du Roi
Aux Etats assemblés à Nantes.

La lecture de cette lettre faite publiquement par Monsieur le Duc de Rohan, président de la noblesse, le 9 décembre, donna lieu au couplet ci-contre :

Réponse de M. le Duc d'Aiguillon à M. de L'Averdy :
Vos ordres ont été suivis
Et dès dimanche, avant midi,
Rohan publia votre ouvrage ;
A l'instant ils crièrent tous,
Que tous les deux nous étions fous
Mais que vous l'étiez davantage.
L.D.B.B.

1765

Monsieur de Caradeuc 4, l'un des procureurs généraux du Parlement, quelque temps avant qu'il fut arrêté avec M. de la Chalotais, son père, était surveillé de fort près par des espions de police. Etant parti un jour, en habit de couleur pour aller à la campagne, il en revint le soir et apprit en arrivant que Mme de Caradeuc était sortie pour se promener sur la Mote, place plantée d'arbres située en face de son hôtel. Il en sortit pour la rejoindre sans avoir changé d'habit : il fut fort surpris de recevoir quelques jours après une lettre fort sèche de M. de St-Florentin, ministre, qui avoit la Bretagne dans son département, et qui lui faisait un reproche grave de cette négligence.

Cette lettre fut aussi mise en vers, sur le même air que celle de M. de L'Averdy, qui avait couru peu de temps auparavant, et ce couplet fut également attribué à M. l'abbé de Boisbilly :

Le Roi, Monsieur, est fort surpris
Que vous ayiez, en habit gris,
Fait deux ou trois tours sur la Mote ;
Il ordonne que dès ce soir,
Vous reprendrez votre habit noir ;
Ainsi Monsieur n'y faites faute !

* * *
FIN

1 Les Etats de Bretagne comprennent des représentants des 3 classes qui composent alors l'ordre social : le clergé, la noblesse et le tiers-état. Pour lever de nouveaux impôts, il faut l'accord des trois ordres. Le Duc d'Aiguillon veut modifier la loi pour que l'accord de 2 ordres suffisent. En bafouant toujours le traité de 1532.
Rappel du rôle des Etats :
Les Etats se réunissent en session annuelle pour établir le budget de la Province. Ils délibèrent de toutes les questions de l'administration locale : ils décident des travaux de construction et d'entretien des routes, ponts, digues et installations portuaires, de l'acquisition et de l'aliénation des propriétés domaniales et de leur utilisation, des subventions aux organismes culturels, économiques et hospitaliers. Ils votent les recettes ordinaires et extraordinaires et peuvent émettre des emprunts publics. Leurs attributions fiscales sont importantes puisque le traité de 1532 interdit au roi de lever des impôts sans leur assentiment (alors qu'eux peuvent en lever sans l'assentiment du roi). Certaines décisions peuvent être prises à la majorité de deux ordres contre un, d'autres requièrent l'unanimité.

2 M. de Kerguezec était un modeste gentilhomme de l'évêché de Tréguier qui défendit le droit contre l'arbitraire, et reçut trop souvent, comme il le disait lui-même, l'hospitalité dans les châteaux forts de sa majesté. Aux Etats, il faisait partie, bien sûr, de l'ordre de la noblesse et finit par prendre de l'ascendant sur ses collègues. Par une étude approfondie de la constitution des Etats, il avait acquis des connnaissances qui lui assuraient un grande supériorité sur tous les membres de son ordre. En 1762, il fut même nommé président de la noblesse et mena de nombreuses négociations avec le Duc d'Aiguillon.

3 Les mandés du Parlement : Le Parlement de Bretagne, créé par Henri II en 1554, était une institution judiciaire souveraine, supérieure aux justices seigneuriales locales, fort nombreuses. Rien à voir avec ce que nous appelons aujourd'hui le parlement.
Dans l'affaire qui nous occupe ici, les Etats firent donc opposition au pouvoir royal et le Parlement leur donna entièrement raison en rendant, le 16 octobre 1764, un arrêt interdisant le nouvel impôt sous peine de concussion (perception illicite par un agent public de sommes qu'il sait ne pas être dues).
Le gouvernement aurait dû se rendre compte qu'il était allé trop loin. Au lieu de cela, il s'entêta et le Conseil du roi rendit un arrêt peu juridique qui cassait celui des magistrats rennais. Ceux-ci se mirent en grève.
Louis XV manda le parlement gréviste en entier à Versailles pour les réprimander et leur ordonner de reprendre leur service. Plus tard, le 22 mai 1765, le parlement décida d'une démission collective. L'acte de démission fut signé par 85 magistrats, 12 seulement refusèrent de s'y associer.

4 Monsieur de Caradeuc, cité ici, est le fils de Louis-René de Caradeuc de la Chalotais (portrait ci-contre) : Ce dernier était le procureur général du Parlement.
Suite à la grève des magistrats, le Duc d'Aiguillon décida de frapper fort pour amener à composition les magistrats démissionnaires. Il obtint du roi un ordre d'arrestation contre le procureur général, et contre son fils, également haut magistrat du Parquet de la Cour, et contre trois autres conseillers.
De son cachot, La Chalotais rédigea un mémoire réfutant les accusations dont il était l'objet, qu'il réussit, malgré une étroite surveillance, à faire passer dehors. Sa famille le fit imprimer et il reçut une large diffusion. L'opinion publique de tout le royaume prit fait et cause pour le magistrat breton.
Plus tard, le nouveau roi Louis XVI, se débarrassa du Duc d'Aiguillon. La Chalotais fut remis en liberté, l'ancien parlement rappelé, et le procureur général y repris sa place.

Cet épisode de notre histoire et le conflit entre le Parlement de Rennes et le pouvoir royal est connu comme L'affaire de Bretagne ou "L'affaire La Chalotais".

 

Alliances Caradeuc de la Chalotais, Kersauson de Brezal et Montbourcher

  Louis-René
CARADEUC de la CHALOTAIS
1701-1785
    Guy Joseph Amador
de MONTBOURCHER ca 1700-1761
x 1756 Jeanne Céleste de SAINT-GILLES +1791
    Jean Jacques Claude de KERSAUSON 1714-1776
x 1746 Marie Renée de SAISY de KERAMPUIL 1715-1796
 
  |     |     |  
  |    



    |  
  |     |     |     |  
  Jacques-Raoul
CARADEUC de la CHALOTAIS,
marquis de la Chalotais +1794
    Rosalie
de MONTBOURCHER
1760-1848
    René François
de MONTBOURCHER
1757-1835
    Marie Josèphe Julienne
de KERSAUSON 1753-1822
 
  |   x2 1779  |     |   x 1776 |  
 



   



 
      |           |    
  Sophie Marie Raoulette Pauline CARADEUC 1783-1869     René Marie de MONTBOURCHER 1778-1848  
      |       x 1805    |    
     






   

3 - Sources des informations



logo
 André Croguennec - Page créée le 12/4/2018, màj le 20/11/2018.

  ...  GA  ...