blason de Brezal

La pêcherie "royale"

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Je me suis souvent demandé, ce que c'était que ces ruines, ces tas de pierres, en travers de l'Elorn, au niveau de la descente de la levée de Brezal. On aurait pu supposer qu'il s'agissait des piles d'un ancien pont qui se serait écroulé.

pêcherie de Pont-Christ
Vue d'une partie de la pêcherie en 2006 - Photo A. Croguennec.
 

Une ancienne pêcherie

En fait, il s'agit d'une vieille pêcherie, comme il y en avait près du moulin à papier de Brezal, à Kerhamon, à Traon-Elorn et sous le moulin du pont de Landerneau. Pour situer ce lieu voir la vue aérienne de Pont-Christ.

Le cadastre napoléonien, concernant la commune de St-Servais, contient les informations qui suivent (plan et tableau des parcelles). On y trouve mention de "la pêcherie à l'ouest de l'île (an enezenn)" et du bois de la pêcherie (coat ar besketerez). Sur le plan, j'ai rajouté (zone plus claire) au sud de la rivière un extrait du cadastre de La Roche-Maurice : les parcelles 475 et 477 qui se nomment "Foennec ar besqueterez".

Ces renseignements, plan et tableau, permettent bien d'identifier ce site comme une ancienne pêcherie.

 

Quant à la désignation "foennec ar poullin" que peut-on en dire ? Tout naturellement, on pense à "poull lin" (lavoir à lin). Ces lavoirs servaient au rouissage du lin. On note aussi la présence de parcelles portant le nom de "Parc ar c'handi" un peu plus haut vers Penhoat et qui montrent bien l'existence toute proche d'une activité de préparation du fil de lin.

Mais il existe un nom en breton, "poullenn", que dans son dictionnaire F. Favereau traduit par "flaque, trou d'eau en mer, par ext. coin de pêche", il donne même l'exemple d'utilisation suivant "foenneg ar boullenn". Si le rédacteur du cadastre a écrit un peu vite et en oubliant la mutation grammaticale du breton dans ce cas, cette parcelle pourrait être "la prairie du coin de pêche" ?

plan du cadastre
Le plan date de 1829 : on remarque clairement l'absence de route le long de l'Elorn. En effet, la R.N. 12 ne sera créée qu'en 1843 (à l'époque, ce sera la route royale n° 12 et, plus tard, la route impériale, maintenant la D712). L'île n'existe plus aujourd'hui, la configuration de la rivière a sans doute été modifiée par la création de la route.

Documents du cadastre de St-Servais et de La Roche-Maurice :

1 - St-Servais : 3 P 266 / 2 Par sections : Tableau indicatif des propriétés foncières de leur contenance et de leur revenu. Section A-B (1/4/1829)
PropriétaireN° sur la listeN° sur le planLieuNom des parcellesNatureSignification du nom de la parcelle
Mr Dubreuil54959BrezalFoennec ar poullinpré= prairie du lavoir à lin
propriétaire54960BrezalAn énezenpâture et pêcherie à l'ouest de l'île
"54961BrezalCoat ar besketereztaillis= bois de la pêcherie
"54962PenhoatPc ar hoatterre labourable
"54963PenhoatPc ar valiterre labourable
"54964PenhoatPc ar foennecterre labourable
"54965PenhoatPc ar hoatterre labourable
Mr Olivier Thiberge103966PenhoatFoennec al laouertaillis= prairie de l'auge
Landerneau103967Penhoat " " "pré
"103968PenhoatPc ar foennecterre labourable
"103969PenhoatPc ar foenneclande
"103970PenhoatPc ar handyterre labourable= champ de la buanderie

2 - La Roche-Maurice : 3 P 239/2 - Etat des sections : tableau des propriétés 9/11/1811
Lieu-ditNom de la parcelleN° propriétaireN° parcelleNom du propriétaireNature 
Froust BrasFoennec ar besqueterez61475Hervé Le Hir du Froustpré= prairie de la pêcherie
Froust BrasFoennec ar besqueterez61477Hervé Le Hir du Froustterre labourable= prairie de la pêcherie

Il s'agit donc bien d'une pêcherie. D'ailleurs, Jehan Bazin dans son livre "Landerneau, ancienne capitale de la principauté de Leon" - Rennes 1973, et ainsi que Georges Huet, pionnier en matière de protection du saumon, l'avaient tous deux identifiée. De ce dernier, on trouve sur le site internet de 'La Maison de la Rivière', le commentaire suivant : "A part celle de Kerfaven, dont les ruines sont encore visibles, deux cents mètres en amont de Pont-Christ, toutes ont disparu. L'activité de ces pêcheries [s'est] terminée avec la Révolution."

De plus, on trouve encore sur internet le paragraphe suivant :
"Nous ne quitterons pas Pont-Christ sans jeter un regard sur les ruines de la pêcherie. Ces murs délabrés qui intriguent bien souvent les touristes et même les pêcheurs sont tout ce qui reste d'une pêcherie de saumons. Hormis que l'on sait qu'elle appartenait aux vicomtes de Léon et de Rohan, les archives sont muettes à son sujet. Mais par analogie avec ce qui s'est passé à Châteaulin l'on peut supposer que sa destruction date de la période révolutionnaire, après l'abrogation des privilèges."

J'ajouterai, cependant, que notre pêcherie a pu survivre à la Révolution. En effet, Louis Veron, acquéreur de Brezal en 1837, s'exprime ainsi : "Je donnai, à tous les électeurs qui m'en exprimaient le désir, la permission de chasser la bécasse dans ma propriété de Brézal, et de venir prendre des saumons dans ma saumonerie."

Mais qu'est-ce qu'une pêcherie ?

Pour savoir comment fonctionnaient ces pêcheries sous l'ancien régime, faisons appel à l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, réalisée entre 1747-1765. Elle nous décrit 3 types de pêches :

A la vue de ce qu'il en reste, la pêcherie de Pont-Christ semble correspondre à la pêcherie du Blavet.

La pêcherie du Blavet dans l'Encyclopédie :

pêcherie du Blavet

La pêcherie de saumon située sur la riviere de Blanel (Blavet ?), dans le ressort de l'amirauté de Vannes, est composée de neuf tonnes & demie, en pieux & maçonnerie, formée de même que les avant-becs de ponts, pour rompre & couper le courant de l'eau ; ces cinq tonnes, qui sont à la rive du o. n. o. appartiennent au prince de Guéméné, & les quatre & demie qui sont à la rive de l'e. s. e. & joignant ledit moulin, appartiennent à la dame abbesse ; au milieu de ces tonnes, il y a un trou commun, qui sépare celles de ces deux propriétaires ; ce trou est de la largeur de dix piés, & ne doit être clos de quoi que ce soit, mais toujours ouvert afin de tenir libre le milieu de la riviere.
Commentaire : Il est fort probable qu'à Pont-christ cette ouverture centrale n'ait pas existé : elle n'aurait pu se justifier qu'en cas de passage d'embarcations.

pêcherie du Blavet

Entre chaque tonne sont placés des pieux avec des coulisses, pour y mettre des rateliers ou claies de bois, formées comme les échelles, de deux piés environ de largeur ; les bâtons n'y laissent qu'un intervalle d'un pouce & demi ; il y a six ou sept de ces rateliers entre chaque tonne, les rateliers sont garnis entierement d'échelons, excepté les deux qui joignent chaque tonne, qui ont au bas un petit sac, poche, verveux, ou guideau de rets, d'une brasse de long, de dix-huit pouces de hauteur, qui se tient naturellement ouvert par le courant de l'eau par où entre le poisson ; ces raux & les rateliers sont doubles & éloignés les uns des autres d'environ trois piés, avec de semblables poches au bas des rateliers qui joignent les tonnes, pour pouvoir pêcher également de marée montante & descendante, ensorte que le poisson qui est une fois entré dans cet intervalle, n'en sauroit plus absolument sortir, & y reste enfermé comme dans un réservoir.
Commentaires :
- La figure 3 montre bien la double rainure permettant d'enfiler une double rangée de claies, entre lesquelles le saumon est bloqué.
- Le piège est ici constitué d'un filet en forme de poche.


On pêche des saumons & des truites depuis Noël, jusqu'à la Pentecôte ; la saison où elles se prennent en plus grand nombre ou en plus grande abondance, est depuis le commencement du carême jusqu'à Pâque ; quand les eaux du blanc couvrent la chaussée du trou commun, ces pêcheries ne peuvent plus rien prendre, parce que le poisson s'échappe aisément pour monter plus haut, suivant son instinct naturel. Les sacs des guideaux qui y servent, les mailles qui les composent, ont à l'entrée qui est amarrée au-bas des rateliers, vingt-sept lignes en quarré, ensuite vingt-quatre, vingt-deux en diminuant ; ensorte que celles qui sont à l'extrêmité du sac, n'ont au plus que dix lignes en quarré : ce qui est d'autant plus abusif, que ces mailles étant composées de gros fils, se resserrent de telle maniere, quand elles sont mouillées, qu'il n'est pas possible que quoi que ce soit en puisse échapper.

La pêcherie de Châteaulin dans l'Encyclopédie :

pêcherie de Châteaulin
Cette illustration ne provient pas de l'Encyclopédie
 

Le talut de la digue qui est exposé au courant de la riviere, est garni du pié jusqu'au-dessus, de clayonnage ou de claies de six piés de long, de trois de large ; on en met trois ou quatre l'une sur l'autre ; le pié de ce clayonnage qui tombe au-bas de la digue, y est arrêté par les pierres qui sont au-bas du talut : ces claies ne durent ordinairement que deux années, à moins qu'elles ne soient plus tôt emportées par les lavasses, comme il arrive quelquefois. Il faut jusqu'à cent douzaines de ces claies pour garnir le talut de cette digue : ce clayonnage en est la conservation.

Il y a au milieu de cette digue une ouverture fermée seulement de claies ou d'échelles à claires voies, comme on l'a observé ci-devant dans les autres pêcheries, pour donner lieu à l'écoulement des eaux & au passage du frai du saumon qui cherche à se jetter à la mer, & à ceux qui y veulent retourner après avoir frayé : cette largeur reste ouverte dans le même tems que celle des chaussées & tonnes de pierres.

Le saumon qui veut monter, & qui ne trouve aucun passage le long de cette digue, la cottoie ; comme son instinct le porte alors à remonter, il cherche toujours jusqu'à ce qu'il ait trouvé une issue ; il y a au bout de la digue du côté de l'est, un coffre, boutique ou goret ; il peut avoir environ un pié de largeur & 10 de long ; il est enfoncé d'environ les 2/3 dans l'eau ; il n'y a à la boutique qu'un seul trou de 18 pouces d'ouverture en quarré placé au plus bas du coffre ; il est armé de fer, & les bouts qui en sont formés en pointe, se resserrent, en sorte qu'il ne reste au plus que le passage d'un gros saumon, qui n'y peut même encore entrer qu'en forçant un peu les pointes du guide, qui prête & se remet ensuite. Les pêcheurs nomment cette garniture le guide ou guideau, parce qu'il conduit le poisson, qui entre aussitôt qu'il l'a trouvé, & qui ne peut plus sortir de la boutique, quand il y est une fois entré, parce qu'il est arrêté par les pointes du guideau ; on le retire de ce réservoir d'abord que l'on s'apperçoit qu'il y est entré ; les pêcheurs, pour les y pêcher, ont un haveneau emmanché, dont le sac est formé de mailles, qui ont dix-huit, dix-neuf & vingt lignes en quarré ; on y pêche quelquefois vingt, trente & quarante saumons d'une seule marée ; on porte ces saumons à Rennes, Saint Malo, Brest & autres villes de la province, & même jusqu'à Paris, quand la saison le permet ; les frais du transport ne sont pas un obstacle à ce commerce, par la vente avantageuse qu'on en fait ; il y a eu quelques années où l'on en a pris une quantité telle que tous frais faits, le propriétaire de la pêcherie en a eu plus de dix mille livres net de profit, ainsi qu'il l'a lui même assuré.
Commentaire : le piège est donc ici une nasse et non pas un filet.

 

La deuxieme espece de pêche se fait entre la chaussée & la digue, avec deux bateaux, dans chacun desquels sont deux hommes, dont l'un nage, & l'autre tient une perche de deux à trois brasses de long ferrée par le bas ; à cette perche est amarré un filet en forme de sac, de chalut ou rêt traversier, sans flottes par la tête, ni pierres, ni plomb par le pié ; son ouverture par le haut de la gueule a environ cinq brasses ; le bas de la même ouverture en a quatre ; les côtés ont six brasses de longueur, & le fond du sac en a autant ; les mailles du ret dont il est composé, sont de la grandeur de celle du haveneau, dont on se sert pour faire la pêche dans le coffre : ce sont les mêmes mailles que celles des seines dérivantes pour la pêche de l'alose & du saumon dans les rivieres où l'on en fait la pêche ; au coin du fond du sac est amarrée une petite cordelette que l'on nomme guide, que l'un des pêcheurs qui tient la poche presse dans l'index de la main droite, & que l'autre tient dans celui de sa gauche ; les deux bateaux ne sont éloignés l'un de l'autre que de trois brasses au plus, ils vont de conserve : & quand l'un d'eux s'apperçoit par sa cordette ou guide, qu'il y a dans le filet du poisson de pris, ce qu'il sent dans l'instant par le mouvement extraordinaire que le saumon fait faire au filet en s'agitant quand il est arrêté, il avertit aussitôt le pêcheur de l'autre bateau ; ils relevent alors chacun leur pêche en même tems ; ils se rapprochent, & retirent le poisson de leur pêche par l'ouverture du sac qu'ils mettent auparavant dans leurs bateaux ; ils tuent le saumon en le retirant, & recommencent ensuite la pêche.

Cette pêche ne se peut faire que de jour seulement, les pêcheurs traînant ainsi leur filet par fond, parce que le saumon qui monte, ne paroît guere audessus de l'eau, qu'il refoule aisément, étant alors dans sa force ; au contraire quand il retourne à la mer, & qu'il est alors énervé de l'opération du frai, il s'en retourne en troupe ; & comme il n'a point de force, il se laisse emporter par le courant de l'eau, & nage à sa surface.

 

Le tems de la pêche du saumon à Châteaulin, est depuis le mois d'Octobre ou au commencement de Novembre jusqu'à Pâques qu'on prend ce grand poisson ; depuis Pâques jusqu'à la S. Jean, qu'on la continue encore, on ne pêche guere alors que le saumon que les pêcheurs bretons nomment guenie, qui est gris, ou jeune saumon de l'année ; au commencement de Juillet on tient les vannes des écluses ouvertes, pour laisser au saumon la liberté de monter.

Les rivieres où les saumons & les truites abondent, ne sont ordinairement point poissonneuses, parce que les saumons mangent les autres poissons, & s'en nourrissent ; ils sont même si voraces qu'ils s'entre-mangent.

Rien ne fait plus de tort à la pêche de ce poisson que la saison où les riverains mettent rouir leurs chanvres ; les eaux empoisonnées en chassent tous les poissons, qui n'y reviennent qu'après que ces eaux corrompues se sont écoulées.

 

En quoi la pêcherie de Pont-Christ était-elle "royale" ?

Cet adjectif m'a été soufflé par le dernier locataire du moulin de Brezal, et je pense qu'il a quelque chose de fondé. En effet, parlant de saumons, Jean Bazin (voir son ouvrage cité plus haut) indique : le "morhoc'h était un poisson à lard classé parmi les poissons royaux. Ils appartenaient donc, en principe, au roi. Les saumons et les truites, très abondants dans l'Elorn, étaient également poissons royaux". Il ajoute : "Un arrêt du Conseil du 28 juillet 1736 maintenait le prince de Léon dans son droit "d'avoir toute pêcherie soit de saumon et de tous autres poissons et de pêcher les cheffvrettes (crevettes) tant au-dessus du pont de la rivière de Landerneau et en toute autre rivière et cottes de la mer de ladite principauté de Léon ; avec permission d'affermer ladite pêche", ce dont ne se privaient pas les Léon et Rohan".

Donc, "poisson royal" donne "pêcherie royale" mais utilisée et valorisée par les seigneurs de Brezal avec l'autorisation des vicomtes de Léon, puis des ducs de Rohan.



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